Atelier écriture/collage border line du 19 janvier à l’iGtb
Pour un parcours transfrontalier…
Langue inconnue 1

Commencer le voyage en
s’exposant à l’étrangeté d’une autre langue. Une langue inventée, comme
celle du Sonnet en langue inconnue de Marc
Papillon, seigneur de Lasphrise (1597)
Cerdis zerom deronty toulpinye,
Purois harlins linor orifieux,
Tictic falo mien estolieux,
Eulfiditons lafar relonglotye.
Gerefeluz tourdom redassinye;
Ervidion tecar doludrieux,
Gesdoliou nerset bacincieux,
Arlas destol osart lurafirie. (…)
Que nous disent ces mots jamais entendus ? Quelles significations leur prêter ?
Se peuvent-ils traduire ?
Parfois l’impression d’opacité est telle qu’on éprouve un
sentiment d’exclusion, on est comme laissé à la frontière (passage ou limite ?). Parce que le sens se
dérobe, inatteignable - existe-t- il seulement ?- on cherche à se raccrocher à des
sonorités familières, à identifier une origine, à ramener de l’inconnu à du
connu.
Ou bien on se laisse entraîner sans
résistance : le texte devient matière sonore, tout désir d’interprétation
s’abolit. Ne reste de la langue
que sa présence musicale, si souvent secondaire, occultée par le sens dans
l’ordinaire de la communication, quand la fonctionnalité prime.
Projeté vers l’inconnu par ce premier « bain de
langue » qui agit comme une préparation un peu magique au
dépaysement, partir pour un
périple encore mystérieux, dont l’itinéraire est à découvrir, dont les chemins s’offriront selon leur bon vouloir.
Comme « l’enfant amoureux de cartes et
d’estampes », s’imaginer par exemple
- un jet de dé sur un planisphère nous y transporte - en Mer de Norvège.
Evoquer l’atmosphère, rendre compte de nos sensations, les écrire. Et constater
qu’il est bien difficile de s’abstraire des clichés, de ces lieux communs d’un monde partagé, comme si aucune terre n’était
vraiment inconnue pour notre imagination nourrie de représentations déjà là.
(Hypothèse : le voyage
n’est-il pas aujourd’hui la confrontation de ces images avec le
réel ? )
La mer de Norvège charrie avec elle tout un lot de clichés…
des sons, gémissements du vent dans les haubans d’un chalutier rustique, craquements, grincements, coques, poulies, chants rauques de marins, aboiement de chiens de mer, glapissement des mouettes
des sensations, air glacial, froid mordant, glaçons agrippés aux moustaches, odeurs âcres, fortes, poissons, saumure, des noms de poissons, harengs, flétans, et autres morues
des visions, mer d’un bleu profond, icebergs hautains qui dérivent, halo vert des aurores boréales
bref, je parle le poncif couramment
Langue inconnue 2
Ecouter un chant, sans accompagnement, d’une simplicité
extrême.
Cette fois, la langue inconnue existe, elle se parle, elle
se chante en un certain lieu du monde.
Par le truchement d’images à associer dans un collage, dans un autre
langage donc, tenter de l’interpréter.
Puis proposer
cette composition, traduction visuelle d’impressions sonores, pour une
nouvelle interprétation. D’abord textuelle : dire à
l’aide de mots ce qu’évoque chaque collage

Le monde est
plein d’énigmes indéchiffrables. Fleurs montrées du doigt qui poussent dans les
déserts jaune d’or, éclaboussures de sang dans l’herbe des pelouses
géométriques et, sous les crânes, les rêves d’amitié éternelle. Dans
l’écriture illisible du temps, singe et sphinx racontent des histoires
rectilignes et pourtant pleines de bruit et de fureur.

Musique, danse, classique
Chant, chute, classieux
Envolée de neige prussique
Autour de ces beaux messieurs
Bulles de vert posées sur le dessin
Vaporeux nuages, tels un essaim

C’est sans doute un instantané d’un concert de la mano negra en terre oromo. D’un côté la jeune Lamano, perplexe, de l’autre sous les feux croisés et violacés des projecteurs, Negra avec toutes ses mains mimant le refus de la mondialisation et la fin des frontières en même temps. Comme il est assez énervé, il emploie toutes ses mains, ce qui crée à la fois un spectacle assez dérangeant et significativement digital. N’empêche, tout ça se démène comme de beaux diables survitaminés (on voit des restes d’oranges et de citrons parsemer la scène). C’est certainement une soirée incompréhensible et inoubliable pour les oromos.

Quelque chose dans cette composition d’assez tragique dans le fond. Homme nu un peu décharné, visage creusé, hurlant, ou homme obèse, pistolet sur la tempe, visage renversé, désespéré… et entre les deux, les multiples regards, interrogateurs, inquiets, intrigués, réprobateurs, dubitatifs, lucides du chien dupliqué sur fond de billets de banque. Freud domine et observe la situation drapé dans sa neutralité dont on ne sait pas vraiment dire si elle est bienveillante.
Musicale ensuite : laisser l’image
« appeler » une
musique. Et tenter de la décrire à
défaut de pouvoir la composer.
Correspondances… Fluidité des transferts, truchements à n’en
plus finir… Au cœur de cette
circulation qui abolit les séparations, les frontières, nous sommes interprètes
du monde.
