Le carnet de Fritz

Eclats de lire et jets d'encre

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On est injuste avec les oies...

5juillet

Ou l’atelier Lecture et Criture du 14 juin 2010

 On est injuste envers les oies. Les oies aiment lire et écrire  (n’ont-elles pas, pendant  des   siècles,   donné leurs plumes  et contribué ainsi, bien qu’avec discrétion et en toute humilité, à l’existence de la littérature ?) Elles aiment aussi, cela se sait peut-être davantage, le jeu.  Alors vous pensez  si  l’association des  trois leur plaît !

         Une oie, deux oies, trois oies, quatre oies, cinq oies, six oies , c’est toi ! Nous sommes justement sept participants ce lundi  de juin, au dernier atelier de la saison 2009 /2010. Pour commencer à jouer, nous n’avons pas eu recours à cette comptine bien connue des récréations, nous avons tout simplement lancé le dé et nous en sommes remis au hasard des chiffres.  Quoi qu’il en soit , il s’agit bien de progresser le long d’un parcours, un jeu de l’oie réinventé,  d’avancer de case en case et selon celle où le sort nous arrête, de se livrer à diverses activités : lectures de textes (apportés par soi, par d’autres, ou piochés dans une corbeille préparée à cet effet), exercices d’écriture menés de pair avec les autres joueurs et alimentant  une réserve de lecture susceptible de servir  ensuite, pour peu que la carte correspondant à la case sur laquelle on « tombe » (vous suivez ?) porte par exemple  la consigne : « Lire le dernier texte écrit par votre voisin de gauche ».

          Au lieu de prison ou de puits, des gages : lire une fable de La Fontaine d’une manière snob. Ou pressée. Ou encore avec l’accent marseillais : Le Coche et la Mouche prend alors une saveur très particulière, le chant des cigales se devine sous le  bourdonnement  de l’importune.

        D’abord  tranquille, le jeu s’accélère, prend  un rythme plus intense  et l’allure d’une exploration, joyeusement décousue,  des jeux littéraires les plus pratiqués : anagrammes, bouts rimés, logo rallies, textes à partir d’images, haikus à thèmes, poèmes à partir de mots librement associés, description de pays imaginaires, textes  anaphoriques…Foi d’oie, un vrai feu d’artifice ! Un bouquet final pour conclure une année où, au cours de ces ateliers d’écriture et de lecture réguliers, chacun a appris à mieux se connaître, à mettre au jour des goûts, des aspects de soi, des traits enfouis  dans la mémoire et qui, révélés, aident un peu à se comprendre. On se découvre à travers ce que l’on écrit, dans la littérature on s’explore et l’on s’ouvre  en même temps  à ce qui n’est pas soi.


         Passez-moi donc le sel, vous serez bien urbain

Et ne vous offusquez pas que ma main vagabonde

Sous vos frou-frou coquins vers votre arrière-train

Car Cupidon protège même ceux que Zeus gronde.

Si précieux pour ton âme que soit le vaste monde

Ne prends jamais l’avion qui donne l’air hautain

Voyage sur des rails, aie l’humeur vagabonde

Rêve au gré d’aiguillages, voyage par le train…

Quelques flocons volettent en boucle

Des rayons  de soleil comme des paillettes

Fin d’hiver ? Début de printemps ?


La feuille en haut à gauche

Crie plus vert que les autres

Eh bien, je la comprends !


Dans ce pays , le sol est élastique, on ne marche qu’en ayant l’air de danser, ce qui donne à tout le monde une allure extrêmement  dynamique et joyeuse. Car chaque pas en appelle irrésistiblement un autre et l’on ne se lasse pas d’avancer encore et toujours, égayé de peiner si peu, d’éprouver si peu de fatigue à projeter son corps dans la direction où l’on veut aller. On ne recule guère, comme transporté d’enthousiasme. Il ne viendrait à l’idée de personne de s’arrêter. On appelle « progrès » ce grand élan général.

Jérôme nous amuse et s’amuse à l’envi
Dans ce rassemblement où sa muse l’envie
Cette chorale étrange embarquée en coquille
Comme un navire oblong d’une petite flottille
Entourée d’oiseaux rares, de poissons improbables
Sur le mât, en vigie, des poulets consommables
Et au fond du plan d’eau l’orchestre à nouveau cloche
Dans le monde morbide et fou de monsieur Bosch.


Ne serait-ce qu’un moment

Ne serait-ce qu’un soupir

Ne serait-ce qu’un rempart contre l’ennui

Ne serait-ce qu’un chant de retour

Ne serait-ce qu’un vol de palombe

Ne serait-ce que le parfum d’un lilas

Ne serait-ce qu’un mot de trop

Ne serait-ce que la fin d’une histoire

Ce serait pourtant une sorte de paradis.

Mieux vaut en lire...

18mai

ou l’atelier-lecture du 17 mai 2010                   by Fritz

« Il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c’est errer. La lecture est l’errance » affirme Pascal Quignard. Et oui, il y a eu errance, ce soir-là… autour de quelques mots, et par équipes… de nombreux détours, dérives, glissements et autres associations d’idées…

et finalement des nuages, de merveilleux nuages de titres
Demain 
: Demain les chiens, Simak ; Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… Hugo ; L’avenir commence demain, Asimov ; C’est arrivé demain, Richard Petit ; Fahreinheit 451, Ray Bradbury ; Je suis une légende, Matheson.

Roi / Reine : Les rois et les voleurs, Muriel Cerf ; Un roi sans divertissement, Giono ; Le roi se meurt, Ionesco ; Ubu roi, Jarry ; Roi de l’azur, prince des nuées… L’albatros, Baudelaire ; Prince d’Aquitaine à la tour abolie… El desdichado, Nerval ; Les obsèques de la lionne, La Fontaine ; Koenigsmark, Pierre Benoit ; Le roi Lear, Shakespeare ; La reine des pommes, Chester Himes ; La légende du roi Arthur…

Matin : Il y eut un soir, il y eut un matin... La Genèse ;Tous les matins du monde, Pascal Quignard ; Le petit matin, Christine de Rivoyre ; Les morsures de l’aube, Tonino Benacquista ; 37°2 le matin, Philippe Djian … L’aurore aux doigts de rose, Homère ; Le matin des magiciens, Bergier/Pauwels ; La promesse de l’aube, Romain Gary ; Matin brun, Franck Pavloff ; Matin perdu, Virgilio Ferrera.

Quelqu’un : J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part, Gavalda ; Quelqu’un d’autre, Benacquista ; Rastignac, Julien Sorel, Le capitaine Némo … Le bal des schizos, PK Dick ; Il, Collobert ; L’insoutenable légèreté de l’être, Kundera.

Ciel : Seigneur, faites s’abattre des grands cieux les chers corbeaux délicieux, Rimbaud ; Elévation… par delà les éthers, Baudelaire ; Le bleu du ciel, Bataille ; De la terre à la lune, Cinq semaines en ballon, Jules Verne ; Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, Baudelaire ; Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme, Verlaine ; Ce toit tranquille où marchent des colombes, Valéry ; Les racines du ciel, Romain Gary ; Les merveilleux nuages, Baudelaire ; Je suis hanté. L’Azur ! L’Azur ! L’Azur ! L’Azur ! Mallarmé ; La théorie des nuages, Audeguy ; Sur la terre comme au ciel, Belletto ; Le ciel de la Kolyma, Guinzbourg…

Et puis aussi des lectures, où il est question du Mal, du doux, des mots, des livres, de l’humour…
dont un extrait des Naufragés du Batavia de Simon Leys,  récit historique d’un naufrage au XVIIe siècle - digne de figurer dans les annales de la criminalité peu ordinaire - un livre sur le mal, la modernité du mal, et l’impérieux besoin d’éthique de toute aventure humaine. Le naufrage du Batavia (de la Compagnie hollandaise des Indes orientales) eut lieu en 1629, à proximité d’îlots de corail situés au large du continent australien. Les trois cents naufragés ne furent pas longs à tomber sous la coupe d’un des leurs : un psychopathe à la fois autoritaire, lâche et sanguinaire, qui, en trois mois, réussit à massacrer deux tiers des survivants, n’épargnant ni les femmes, ni les enfants. Les derniers rescapés ne durent leur salut qu’à la résistance d’un groupe d’hommes courageux qui refusèrent de se soumettre, et surtout à l’arrivée d’un navire parti de Java pour les secourir…Quelques “gloses” extraites de Glossaire : J’y serre mes gloses de Michel Leiris … De subtiles définitions basées sur des jeux avec les mots. Le langage y apparaît comme la préoccupation majeure de l’écrivain, l’objet même de son écriture. “Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations naturelles… En disséquant les mots que nous aimons, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et leurs ramifications secrètes à travers tout le langage.”

Un bienvenu Petit éloge de la douceur de Stéphane Audeguy 
“J’entends déjà ricaner les cyniques, les habiles, les réalistes, tous les petits malins à qui on ne la fait pas, et qui vont dire : la douceur, combien de divisions ? S’il faut défendre la douceur, c’est contre ces faibles-là, parce qu’ils sont les plus nombreux, et partant les plus forts. Mais comment la défendrons-nous ? On n’imagine pas un Manifeste, ni même un Traité de la douceur : trop de bruit, trop de gestes. L’éloge ici convient, qui fera un livre aux contours incertains, mais que la gaieté continûment inspire ; je ne sache pas qu’elle exclue la fermeté, ou la force.”

Un émouvant passage de Mes bibliothèques de Varlam Chalamov,  “Les livres sont des êtres vivants. Ils peuvent nous décevoir, nous distraire. Il y a dans la vie de tout homme cultivé un livre qui a joué un grand rôle dans son destin (…). Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité. Je regrette de n’avoir jamais possédé de bibliothèque.”

Et puis quelques bons morceaux, à la fois tendres et saignants, et néanmoins absurdes. Petit florilège où l’on vérifie que l’absurde remet les yeux en face des trous  :
J’ai soixante-dix ans ; ce n’est pas mal pour un homme de mon âge. ” Sacha Guitry 
“Ce sont toujours ceux qui auraient le plus besoin d’argent qui en ont le moins” Henri Monnier
Méfiez-vous de l’assassinat : il conduit au vol, et, de là, à la dissimulationHenry Somm 
Le baromètre est un ingénieux instrument qui nous indique le temps qu’il fait.Ambrose Bierce 
”- Seuls les idiots n’ont pas de doute. - Vous en êtes sûr ? - Certain !” Georges Courteline
Le désert ? On met du sable par terre pour que le chameau, animal maladroit qui tombe souvent, ne se fasse pas de nouvelles bosses” Alfred Jarry
Le cheval n’écrit jamais. Il parle peu et n’écrit jamais. Les mémoires d’un âne sont d’un âne (encore fût-il beaucoup aidé par la Comtesse de Ségur). Il n’y a pas de Mémoires d’un cheval. Pas même de fable express ou de description de bataille. En matière de littérature, il n’y a rien à tirer du cheval.” Alexandre Vialatte 
“La grippe dure huit jours si on la soigne, une semaine si on ne fait rien.” Raymond Devos 
“Moi l’épouser ? je t’assure que non ; c’est bien assez qu’il m’épouse !Marivaux
Sauf complications, il va mourir.Jules Renard

Enfin, pour rendre hommage à la lecture, une oeuvre étonnante, conceptuelle et touristique, de Max Sauze, L’homme qui marche, qui lit
Cette œuvre est un itinéraire poétique qui consiste à occuper l’espace en déposant des bornes le long d’une ligne virtuelle couvrant le territoire français. Cette ligne virtuelle est un dessin. 
Ce dessin représente un Homme qui marche en lisant. 
Son contour détermine un itinéraire de 3500 km. Une borne est déposée tous les 15 km environ. Il y a 250 bornes. 
Ces bornes, ponctuant l’espace, symbolisent chaque lettre d’un texte invisible et silencieux qui serait écrit tout le long de cette ligne. Elles mesurent 27 cm x 27 cm et sont constituées de livres, en partie scellés dans du béton. Pour en savoir plus, c’est ici

 

Cartes du monde

13avril

ou l’atelier d’écriture du 12 avril 2010…         by Fritz

Ars Memoriae : empreintes, traces, vestiges
«  Le vestige et la mémoire sont situés hors du temps linéaire de l’histoire. À propos du souvenir d’enfance, Freud écrit : « Il ne fait de doute pour personne que les expériences vécues de nos premières années d’enfance ont laissé des traces ineffaçables dans l’intérieur de notre âme ; mais lorsque nous interrogeons notre mémoire ou bien elle ne livre rien, ou bien elle livre un nombre relativement restreint de souvenirs à l’état isolé, d’une valeur souvent problématique ou énigmatique ». Le souvenir d’enfance ne se conserve pas intégralement. Freud parle de « traces mnésiques » qui disent bien le caractère résiduel, partiel du souvenir, car des éléments sont oubliés ou plutôt « laissés de côté ». Le souvenir d’enfance possède aussi la faculté de se superposer à d’autres souvenirs et de se cristalliser en une forme mémorielle nouvelle que Freud nomme un « souvenir-écran ». Une des fonctions de l’analyse consiste à retrouver, à partir du souvenir d’enfance, forme de vestige, l’expérience vécue. Ainsi la théorie freudienne de la mémoire se fonde sur une durabilité, peut-être même une indestructibilité des traces. Corrélativement, un présent de l’infantile, ou de l’archaïque quand il s’agit du vestige, peut s’inscrire dans l’actuel. Pierre Fédida nomme ce retour un « présent réminiscent ».
Sur ce thème, lire le très bel article de Véronique Mauron, Les dimensions du vestige, ici

Il s’est agi ce soir-là de remonter ou de descendre le temps, un peu comme dans les livres du Fleuve de l’éternité de Philip José Farmer, ou de jouer à imaginer le passé comme des territoires, qui, en s’éloignant du présent, s’enfonçant dans la mémoire, prendraient l’aspect de contrées mythologiques.
Nous avons disposé 33 cartes, des cartes de mémoire. Chaque carte avait à son verso un mot porté, pareil à une indication de direction, qui montrait un point différent, plus ou moins lointain, plus ou moins profond pour chacun des voyageurs. Nous avons retourné au hasard les cartes : goûter, ami, mensonge, Dieu, enterrement, vélo, cadeau, voyage, collection…
Les mots ont tourné comme des clés, qui ouvraient sur quoi et même quoi ? des images, des sons, des souvenirs dont parfois on se demandait s’ils étaient totalement réels, si ces portes ouvertes n’avaient pas été inventées par les clés.

« Les processions du mois d’août en pleine nuit, dans le bourdonnement des conversations et les flammes des cierges promenés distraitement dans les rues. »

“Le premier, je crois, auquel j’ai assisté… celui du petit frère de ma camarade de classe de l’époque. L’enfant très jeune s’était noyé dans la rivière qui coulait en contrebas de la maison familiale. Nous avions une dizaine d’années, la classe a été conviée à assister à la cérémonie. Impression encore très persistante d’inquiétante étrangeté. Une atmosphère lourde, une dilatation du temps, des sons, des chuchotis, des attitudes compassées, énigmatiques, une attente, des crissements de gravier dans le silence, des pierres obscures, hostiles et comme jalouses de leurs secrets…

« Au collège, l’après-midi, vers 16 heures ou peut-être un peu plus tard, pour les demi-pensionnaires qui ne devaient pas avoir le droit de quitter l’établissement avant 17 ou 18 heures, je me souviens qu’était organisée une distribution de pain en tranches molles et de pâtes de fruits, rouges et vertes, très sucrées. » 

Contrainte plus forte,  combiner dans un même texte trois parmi les mots dévoilés :  cadeau, voyage, collection

 « Vers 10 ans, j’ai reçu en cadeau le livre de voyages de Marco Polo. Il faisait partie d’une collection d’ouvrages consacrés aux voyages : Bougainville, Cook, Amundsen, Livingstone et même Cousteau. Un peu plus tard, j’ai lu, ce n’était pas un cadeau cette fois-ci, toute une collection de romans de Jules Verne, dont 20 000 lieues sous les mers , De la Terre à la lune et bien sûr Le voyage au centre de la Terre.  Quelques années plus tard, je suis parti en Espagne avec Le voyage au bout de la nuit. Mon professeur  qui trouvait que j’écrivais un français un peu trop académique m’avait fait cadeau d’un dictionnaire d’argot et conseillé de lire Céline. Bien avant tous ces voyages, j’avais essayé de faire la collection d’images qu’on trouvait, je crois, dans des tablettes de chocolat, et qui représentaient les divers peuples de la Terre. Ma tante m’avait fait cadeau de l’album avec plusieurs images déjà collées, avant de partir en France. »

 « Deux frères, ou deux amis, peu importe… L’un Jean-Emilien et l’autre Jean-Baptiste, et deux postures si nettement dissemblables … L’un trimballait dans sa voiture, une DS break qui s’étirait interminablement, toute une série d’improbables collections entassées dans des cartons de toutes tailles superposés, bouteilles vides, objets divers glanés le long des rivières, chaussures dépareillées, vieux pneus, bouts de bois ou de plastiques, bouchons, et autres infinies bricoles pouvant toujours être utiles… au point d’en oublier de laisser dans la voiture pourtant grande la place nécessaire pour faire voyager l’enfant. L’autre arrivait à bord d’une modeste 2CV grise, toujours accompagné de chien, guitare, jeu d’échec, carnet à dessins, livre de Krishnamurti et surtout d’une vénérable boîte en bois vert sombre contenant victuailles et cadeaux… »

Et pour finir une citation éclairante du poète Louis Aragon
“Je n’ai pas toujours été l’homme que je suis.
J’ai toute ma vie appris pour devenir l’homme que je suis
mais je n’ai pas pour autant oublié l’homme que j’ai été.
Et si entre ces hommes-là et moi, il y a contradiction,
si je crois avoir appris, progressé, changé… ces hommes-là,
quand me retournant,  je les regarde, point honte d’eux, ils sont les étapes de ce que je suis,
ils menaient à moi…  je ne peux dire moi, sans eux”.  

Lire, c'est guérir

18mars

ou l’atelier lecture du 15 mars 2010    by Fritz
Et si 
les livres pouvaient soigner ? C’est un peu le postulat  de cet atelier lecture : considérer à l’instar de Marc-Alain Ouaknin, auteur de Bibliothérapie, et de Stéphanie Janicot, Cent romans de première urgence, que nous pouvons trouver dans les livres ce qui nous aide à vivre et, pourquoi pas, nous guérit de nos souffrances. Des mots contre nos maux…

Par exemple, quel livre « soignerait »  celui ou celle qui se plaindrait de n’avoir pas de chance ou bien de s’ennuyer ?  Celui ou celle qui aurait des difficultés à supporter père et /ou mère, à s’entendre avec frère(s) et/ou sœur(s) ? Chacun est convié, au début de cette soirée du 15 mars, à chercher dans ses propres lectures celles qui pourraient secourir en de telles circonstances, celles qui l’ont éventuellement  aidé  lui-même.
C’est un exercice ardu. Que faut-il recommander ? Des livres résolument positifs, réponse  « rose »  à la question soulevée ? Des livres qui proposent des situations analogues dont les personnages sortent  vainqueurs, ayant surmonté toutes les souffrances, démêlé tous les nœuds de vipères (Tiens ! Mauriac n’a pas été cité…) ? Ou encore des textes qui offrent un reflet tellement épouvantable, une version si terrible de ce que le lecteur traverse dans sa propre existence que son drame personnel s’édulcore, pâlit par comparaison et qu’il ne peut que se rasséréner, tant il est vrai que le tragique d’une œuvre a parfois cet effet réconfortant, revigorant ? Quelque chose du débat entre allopathie et homéopathie traverse cette séance. On s’improvise médecin de l’âme, les prescriptions fusent… ou sont plus lentes à venir.
Ardue en effet est aussi l’exploration de la bibliothèque intérieure, dont les rayons sont souvent plongés dans l’ombre du temps.  Le surgissement d’un titre est un peu aléatoire, venant du fond d’une expérience personnelle ou d’une connaissance  plus  théorique, que l’on ait, d’ailleurs, lu ou non le livre suggéré.
Voyons de plus près ces « ordonnances » : le lecteur de ce blog pourra se reconnaître dans le choix des  participants ou le désapprouver et, pourquoi pas, apporter sa contribution à la petite « bibliothèque de secours » constituée ici. Il en constatera l’oscillation entre deux pôles. Ainsi le pauvre individu pris dans la tourmente des relations familiales se voit-il invité à lire les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol ou bien Vipère au poing d’Hervé Bazin. Le récit biblique de la lutte fratricide entre Caïn et Abel, Anna Soror de Marguerite Yourcenar, Le grand Cahier d’Agota Kristof.  Celui qui est persuadé d’être vraiment malchanceux, peut se plonger dans les récits de la Kolima de Varlam Chalamov, les textes d’Epictète, les romans de Dickens, ou encore Suicide, mode d’emploi.  Ou alors au contraire, dans L’Arbre aux haricots de Barbara Kingsolver,  livre optimiste paraît-il, les romans de Giono pour son évocation d’un bonheur simple, à portée de main, La stratégie du choc de  Naomi Klein, qui en éveillant la colère produit un effet stimulant, donc bénéfique.
Pour combattre l’ennui, outre le fait même de lire, sont recommandés : L’Ennui de Moravia, les « bons » polars , Voyage au bout de la nuit de Céline, Trois hommes dans un bateau de Jérome K.Jérome, Le Comte de Monte-Cristo, roman justement fameux d’Alexandre Dumas, l’extraordinaire Bourlinguer de Cendrars, Chroniques martiennes de Ray Bradbury, Le Seigneur des anneaux
Si l’on veut guérir de la conviction que l’amour est une souffrance, on  lira avec profit Casanova, un guide de philatélie, des poèmes d’Aragon, ou de Pablo Neruda. Albert Cohen, bien sûr (Solal, Belle du seigneur ), ou Proust ;  Le Diable au corps, de Raymond Radiguet, mais surtout L’Amour fou d’André Breton pourront être envisagés comme remède.
Italo Calvino s’est intéressé, au début de son roman Si par une nuit d’hiver un voyageur, à ce qui se passe dans la tête du quidam entrant dans une pharmacie - pardon, une librairie ! -  bien décidé à acquérir un certain livre et devant pour cela résister à tous les autres, qui l’assaillent, lui font de l’œil, ou dont la présence est comme  un reproche muet. L’inventaire de ces ouvrages plus ou moins nécessaires est d’une justesse et d’une drôlerie extraordinaires.  Parmi eux se trouvent « les livres- faits- pour-d’autres-usages-que-la-lecture », ce qui ne laisse pas d’intriguer  et  incite à demander ce que chacun mettrait sous cette définition.  Un sous-inventaire amusant est dressé :  Le code du travail, les livres réservés au travail (où l’on voit que le mot « lecture » est réservé à ce qui procure du plaisir), les livres de droit (encore que ceux-ci puissent être passionnants quand ils traitent de la jurisprudence), de cuisine, les modes d’emploi. Les ouvrages traduits dans une langue que l’on ne comprend pas. Les coffee table top books, uniquement destinés à  être exposés sur une table de salon. Et, bien sûr, ceux qui calent une armoire, remplacent un pied de meuble. Heureusement, ces livres-là ne font pas oublier les vrais.
La deuxième partie de la soirée, consacrée aux lectures à voix haute, a permis d’entendre et de savourer :
-un  délicieux conte philosophique de Quim Monzo, La Mycologie. Vous êtes-vous déjà demandé ce que vous souhaiteriez obtenir si vous rencontriez, hypothèse à ne pas négliger, une créature féérique capable d’exaucer vos désirs ? Cela mérite réflexion, soyez-en certain.
- Quelques lignes d’une concision parfaite sur le sort de la fillette d’Emma et Charles Bovary après la mort de ses parents. Tout l’art de Flaubert est résumé en ces trois phrases de l’excipit de Madame Bovary qui contiennent en germe  une œuvre entière. ( Deux romans intitulés  Mademoiselle Bovary, l’un de Raymond Jean, l’autre de Maxime Benoît-Jeannin ont été publiés, signalons-le au passage.)
-De belles pages de Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau, pour (re)découvrir la littérature créole antillaise à travers un de ses auteurs les plus engagés dans la défense et illustration de la « créolité ».
- Une autre invitation au voyage avec le Guide des Cités Obscures (avec carte !) de Schuitten et Peeters, qui nous entraîne dans une découverte d’Alaxis, Blossfeldtstad, Calvani ou Xhistos. Nous apprenons notamment l’existence de lieux de Passage, permettant d’accéder au Continent Obscur : métro Arts et Métiers à Paris, Palais de Justice de Bruxelles, cour du Musée Fesch à Ajaccio…
-Le début de Baleine de Paul Gadenne, où une baleine blanche échouée et déjà corrompue par la mort fait énigme.
-La préface des Monologues du vagin d’Eve Ensler, le livre ayant été acheté le jour-même pour les besoins d’un travail particulier sur les femmes.
-Des poèmes tirés de Chansons pour elle
et autres poèmes érotiques de Verlaine. (Notons que le Printemps des poètes cette année avait pour titre « Couleur femme ».)
-Et pour terminer, un extrait de l’émouvante réflexion de Pierre Sansot sur le temps de la vieillesse dans Ce qu’il reste.

On le constate, une fois de plus l’éclectisme a prévalu, la diversité était reine. Noms d’auteurs et de personnages, titres, phrases lues flottaient  dans l’air de l’Igtb, tissant autour de nous et avec nous, avec nos propos, nos rires, nos curiosités, une atmosphère au moins aussi chaleureuse et réconfortante que le bon feu qui brûlait dans l’âtre. N’est-ce pas là aussi un bienfait des livres ?

Keepsake... et autres confidanses

20février

ou l’atelier d’écriture du 15 février 2010  by Fritz

L’atelier a cette fois réuni une dizaine de personnes, autour de quelques jeux d’écriture.

« Je » de société : Au XIXe siècle en Angleterre, les jeunes filles de ‘bonne famille’ aimaient beaucoup les carnets de confidences, les « keepsake ». Elles soumettaient ainsi leurs proches à des séries de questions, traitant des goûts et des couleurs, et auxquelles il fallait répondre sincèrement et par écrit. Marcel Proust s’y est essayé à plusieurs reprises et avec esprit… Plus récemment, la plasticienne et photographe Sophie Calle, qui fait de sa vie, moments les plus intimes compris, une œuvre d’art, a réinventé ce jeu en proposant des questions assez « indiscrètes ». Nous en avons exploré quelques-unes… dont voici en vrac quelques réponses.
Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? De la cause (réveil, conscience du devoir à accomplir, besoin de mouvement…) au but (café brûlant, intérêt pour une journée nouvelle…)
Que sont devenus vos rêves d’enfant ? De ceux qui sont tombés au fond d’un panier à linge à ceux qui se sont réalisés, en passant par ceux qui sont voués à demeurer des rêves… sous peine de devenir des « ambitions ».
Qu’est-ce qui vous distingue des autres ? De rien à tout… On se constate à la fois terriblement singulier et incroyablement banal…
Vous manque-t-il quelque chose ? Du calme /un chiot jack russel / un soupçon de lâcher-prise / non, mais le manque est une bonne chose…
A quoi avez-vous renoncé ? A ce qui ne tenait pas à moi / à la souffrance / au piano/ à une forme de liberté / au diktat de l’apparence…
Que défendez-vous ?  Aux autres, de parler, de faire des bêtises, de se battre…/ L’imagination, l’humour, la poésie / Quelques silhouettes perdues ça et là / le calme, la paix…
Qu’êtes-vous capable de refuser ? Pas grand chose / de donner pour une bonne cause / l’arbitraire, l’abus de pouvoir
Quelle partie de votre corps est la plus fragile ? Yeux, cou, tête, disque L4L5, dos, petit orteil gauche, siège de l’humeur, peau…
Qu’avez-vous été capable de faire par amour ? Des bêtises, pas assez, sans doute / Sortir de l’enfermement / Parcourir seule la nuit des kilomètres en 2 CV / Ne pas aller travailler / Se perdre /Abandonner beaucoup de choses
Que vous reproche-t-on ? de rien : je suis bien entourée, à tout : ce que je dis, ce que je tais, en passant par ma franchise / mon besoin de solitude / certainement des choses moins graves que celles que je me reproche…
A quoi vous sert l’art ? L’art ne me sert pas / à renouveler le regard, à donner du sens / à faire du beau avec du laid / à respirer…

Patronymes, mais quand même un peu : Nous éprouvons le besoin de définir, de nommer. Ainsi, dès qu’un être humain vient au monde, il est doté d’un nom. Un patronyme qui l’attache à sa famille et un (ou plusieurs) prénom qui le distingue dans l’histoire de cette famille. Puis s’ajoutent divers surnoms ou sobriquets au gré des rencontres ou expériences traversées….Et il y a sans doute quelque chose de déterminant dans cette attribution. Chacun a exploré prénom(s), surnom(s) et nom(s) qui le désignent. De ceux ou celles qui l’apprécient, ont eu du mal à l’abandonner et du plaisir à le retrouver, à ceux/celles qui ne le reconnaissent pas, ne l’aiment pas, en changent sans problème, en passant par ceux/celles qui se réjouissent de sa singularité / se remémorent quelques quolibets / ressentent un soupçon de fierté devant ce qu’il entraîne avec lui d’histoire ou de géographie / s’émeuvent de la possibilité de son extinction…

Alors, elle est pas belle, mon épitaphe ?  Pour terminer, nous avons rédigé quelques lignes définitives

Ci-gît quelqu’un qui a respiré, palpité, vibré
N’en demeurent que résonances
Ci-gît une histoire, un souffle, une évanescence
Qui en gardera réminiscence ?

Ombres et voix, horizon nouveau,
Ports et tombes
Voici ce qu’il aurait aimé garder de cette promenade
Mais il sait perdue irrémédiablement la mémoire du beau

Ici repose  J. F. M.M. B. D.
Qui aimait vivre avec plusieurs dizaines d’amis
Grand avatar, moitié homme moitié âne,
Inventeur de pensées et de rires acidulés
De sa fin à sa naissance : pirate !

Lire délivre...

24janvier

ou l’atelier-lecture du 18 janvier 2010  by Fritz

Autour d’une collation éclectique  -soupe de lentilles, sushis, brochettes et saké, tarte aux pommes et lardons – chacun est convié à s’interroger sur cette passion, « ce vice impuni » (Valéry Larbaud) qu’est la lecture. « Jusqu’où êtes-vous allés  pour un livre ? »
Jusqu’à le
voler, jusqu’à en oublier de boire et manger. Jusqu’à le traduire, ou encore le réécrire en gros caractères parce qu’on n’ accepte pas qu’ une personne chère qui y voit mal ne puisse le lire. Jusqu’à ne pas le lire, c’est-à-dire s’abstenir durant la semaine pour mieux le retrouver et le savourer  chaque vendredi et dimanche soir, dans le train. Jusqu’à l’écrire, dans des trains justement, en Inde où ils vont lentement. Le titre de ce livre ? Spirale.

Belle figure que celle de la spirale. Plaçons cet atelier du lundi dix-huit janvier sous ce signe, cette image. C’est le mouvement même selon lequel il se déroule : entre égotisme –quel lecteur suis-je ? Que dit de moi ma pratique de la lecture ?- et ouverture à l’expérience d’autrui, parfois proche, parfois si radicalement différente. Mouvement double mais harmonieux dont le rapport avec l’infini dit quelque chose du plaisir toujours renouvelé  de la rencontre et de l’échange que proposent ces soirées.

Lecture, plaisir solitaire.  La « pause lecture favorite » nécessite souvent le retrait, le repli : dans son lit, son bain, sa chambre, la solitude est recherchée comme une condition indispensable, on coupe s’il le faut le téléphone. Mais on peut lire aussi dans un train, un autobus, à la plage, et l’on est alors seul parmi d’autres, revendiquant un certain quant-à-soi et, en même temps, acceptant les possibilités d’effraction du monde environnant, ne l’envisageant pas comme une menace, s’ouvrant au contraire à ses invites, ses incitations à vivre.  Ne voulant  rien perdre des deux « espaces » d’existence, jouissant de chaque « retour » du monde momentanément aboli par la lecture, chaque signe de la vie concrète, insistante, appelante, à laquelle le plus beau livre ne saurait faire concurrence. Le jardin et ses multiples sollicitations — jeux de la lumière dans les feuillages, chants d’oiseaux, parfums surgis à la faveur d’on ne sait quel subtil mouvement de l’air— offrent une image particulière de cet art de conjuguer les bonheurs.

Alors que pour certains la nature du livre détermine les conditions de la lecture  (on ne lit pas le matin, par exemple, les mêmes livres que le soir parce que la disponibilité intellectuelle ou les attentes profondes ne sont pas les mêmes), pour d’autres, le lieu ni le moment n’ont vraiment d’importance. A la question : « Qu’est-ce qui peut vous arracher à votre lecture ? », ceux-là répondent : « Tout ! ». Le mot d’« arrachement » ne leur convient d’ailleurs pas, ils ne souffrent guère d’être arrêtés. Mais l’histoire ? disent d’autres. L’histoire qui captive, tient en haleine, vous attache au sort des personnages ? (« Le jour le plus triste de ma vie, disait O. Wilde, est celui de la mort de Lucien de Rubempré. » ) L’histoire, «  on s’en fiche », déclarent  ces lecteurs détachés, « l’intérêt du livre se situe ailleurs ! ».

Lecture, plaisir solitaire. Lecture, plaisir partagé. Sans ce partage, aurait-elle le même sens ? On lit pour soi,  mais on lit également pour parler de ce que l’on aime lire, pour s’en servir parmi les autres (sans que cette dimension utilitariste soit à mépriser), indirectement ou directement, contribuant ainsi à la circulation des textes qui nous ont charmés, transformés, qui nous accompagnent comme un viatique.

Le mouvement de décentrement de la spirale, c’est aussi cette lecture offerte, ouverte. Textes complets courts  ou  morceaux choisis dans des textes plus longs, la lecture à haute voix a la part belle au cours de la soirée. Se succèdent ainsi, au gré des choix de chacun, sans autre  mot d’ordre que celui de la fantaisie personnelle, des textes très variés : le chapitre intitulé « Le parapluie » dans Dernières Nouvelles des choses de Roger-Pol Droit, telle page des Anneaux de Saturne de W.G. Sebald, d’une sourde mélancolie, ou telle autre, résolument solaire, Retour à Tipasa d’Albert Camus. Camus, à qui l’on rend hommage ces temps-ci, car il y a cinquante ans qu’il a disparu. Cliquez ici Noces_a_Tipasa pour lire ou relire ce texte, saturé de joie de vivre : une évocation poétique et sensuelle de la communion de l’homme et de son environnement...

On rit avec Henri Michaux et sa Mitrailleuse à gifles,  Umberto Eco et son Comment ça commence, comment ça finit, Alphonse Allais qui nous emmène en Islande pour assister à l’échec de l’hybridation des loups et des phoques (Oeuvres Anthumes),  Maupassant  nous narrant l’histoire d’Un condamné à mort décidément très heureux, ou ces deux moines d’un conte japonais ayant rencontré une femme sur leur chemin… Rires de sagesse et de folie…

Des réseaux ténus se  tissent parfois, d’un texte à l’autre, où l’on admire le hasard de rapprochements qui rendent rêveurs. Par exemple entre un extrait de nouvelle d’Annie  Proulx ( C’est très bien comme ça) et une page des Carnets d’Albert Cohen (celle du 18 janvier 1978) évoquant tous deux le désir d’enfant et les formes qu’il peut prendre lorsqu’il ne se réalise pas. Une petite pièce de Jean Tardieu, tirée de La comédie de la comédie, et intitulée  Monsieur Moi, dialogue avec un brillant partenaire, surprend par la vision humoristique, ironique,  de la relation thérapeutique, que semble proposer l’auteur : interprétation imprévue qui ne manque pas de sel en ce lieu. Dans une succession parfaite bien que non concertée, après le théâtre vient le cinéma et, comme un dessert, un scénario de court  métrage au goût de confiture d’oranges et de mûres (Configures).

Le hasard  nous a montré avec quelle bienveillance il accompagne les ateliers du Pour l’instant. N’a-t-il pas placé sur le chemin de l’un d’entre nous, un livre de poche détrempé, qui fut ramassé sans hésitation et emporté,  au sec dans un sac ? Cross booking (ou bookcrossing) inattendu, d’un genre un peu différent, et qui pourrait faire croire à un clin d’oeil de la providence. Que nous dit ce livre sauvé des eaux et de l’abandon (il s’agit de La Bête dans la jungle d’Henry James), ce livre venu à notre rencontre ? Qu’un livre, comme saisi d’une existence autonome, peut échapper  à  celui qui croit le posséder ? Que son destin est fragile, précaire ? Ne dit-il pas surtout qu’il existe de par le monde des gens qui pensent qu’on peut l’emporter avec soi, partout, comme un indispensable accessoire pour bien vivre… au risque de le perdre ?  D’autres passionnés donc, et amoureux des textes. Des frères en lecture.

                                                             Le livre adopté

Pour ceux que ça intéresse, une très belle exposition d’Alain Fleischer sur la
lecture et les lecteurs ces jours-ci à la BNF

L'album imaginaire...

20décembre

ou l’atelier d’écriture du 16 décembre 09       by Fritz

Ça a été une soirée expérimentale. Des photographies d’ancêtres (le chœur discordant des aïeux, la fresque écaillée dans le labyrinthe personnel), aux instants de bonheur saisis dans un jardin (le vertige fixé –cela a eu lieu- et la fuite du temps –cela a eu lieu), en passant par ces images où l’on est seul (dans la montagne, dans une rue -mais il a bien fallu un photographe devant nous), nous nous sommes laissés prendre à la difficulté de comment dire et à une sorte de joie d’essayer de dire ce que les images devant nous montrent. Les photographies, une fois que nous avons passé l’épreuve de la reconnaissance, et que nous les avons regardées pour la première fois, ont récupéré leurs aspects énigmatiques, même si l’un ou l’autre des participants donnait des indications biographiques : ces images – une dame âgée en retrait d’une petite fille, deux jeunes enfants devant un rideau, une image rougie par le temps de deux fillettes devant un hibiscus – ne  nous donnent pas à voir seulement cela, mais aussi cela, l’éphémère à quoi nous cherchons donner un sens.

Deux petites filles

Dans une lumière rouge

De fin du monde

Rouge le sol, rouges les peaux nues, rouges les corolles
Deux fillettes en sandalettes
Jambes grêles, jambes frêles
Fleurs d’hibiscus
Et hauts piliers
Deux petites jupes plissées
Cheveux courts, mains croisées
Deux petites filles
Dans l’incandescence
De l’enfance

        Il y a eu aussi l’expérience de l’autoportrait et du portrait de notre voisin du moment. Si je peux dire à ce sujet quelques mots dont je ne sais pas s’ils renvoient à quelque chose de commun, cette tentative, quelques mots raturés en ce qui me concerne, a été la plus malaisée. Quels sont les mots à employer pour se décrire, pour faire son autoportrait du point de vue de l’autre – c’est ainsi que j’ai compris la consigne, que je me suis donnée. Et l’autre, comment dire le corps assis, le poids sur le siège, le tressaillement des membres, le mouvement des yeux, les organes obscurs, son enfoncement dans le temps ?

J’ai les cheveux longs, mais je me souviens les avoir brutalement coupés très courts plusieurs fois dans ma vie parce qu’ils étaient pleins d’électricité statique. J’ai, je crois, il y a longtemps que je n’ai pas vraiment vérifié, les yeux ‘verts fourrés orange’ et picotés de taches inégales et foncées (un iridologue m’a fait un jour les pires prédictions à propos de ces taches là). Un nez ‘long’, enfin assez long, aquilin sans doute, avec deux traces de varicelle. Une petite cicatrice en relief sous la lèvre, léger vestige d’un accident de voiture. Mes oreilles sont percées, je porte en général des anneaux indiens, et parfois une petite salamandre d’argent en plus à droite, pour l’asymétrie. J’ai les mâchoires serrées, et je me mords fréquemment l’intérieur des joues. J’ai sans doute l’air sévère, les traits un peu durs, anguleux. Des rides, des taches sombres sont apparues au fil du temps et je m’y habitue. Je n’aime pas me maquiller, sauf un peu de khôl parfois, habitude que j’ai rapportée du Maroc, où j’ai longtemps séjourné.

        Sans doute, ces images passées nous ont-elles fait nous pencher sur notre enfance, sur l’avant-enfance même, comme sur un puits, et prendre conscience parfois de notre place, de nos liens, de notre distance. Elles nous proposent une organisation du temps, l’apparition des causes et des conséquences. Cependant, s’il fallait évoquer les images qui me reviennent maintenant, ce seraient celles dont la description du sujet se fait sur un fond ignoré et grouillant de vie. Je donnerais : ce bord de mer avec une petite fille penchée au-dessus de l’eau, un jeune homme et une fillette dans un décor presque désertique, cette jeune Japonaise, accroupie devant un mur blanc en France, dessinant des idéogrammes.

C’est moi… à Aigues-Mortes, Ravaillac vient d’assassiner Henri IV, et je suis désespérée, assise sur la marche au seuil de la maison familiale du boulevard Gambetta.

C’est moi… sur la plage, à Juan, où j’allais chaque jour me baigner avec mon père. Mais ce jour-là, il pleure. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Il tient le papier bleu pâle des télégrammes et il pleure le décès de sa grand-mère. Ça, je ne le sais pas, je suis seulement terrifiée par son chagrin.

C’est moi… à Valréas, passant des journées entières dans les arbres… il y en avait un surtout que j’aimais bien, et qui m’a beaucoup consolée.

- Il y a des silhouettes derrière, sur le quai d’une gare. Une immense locomotive luisante et noire est arrêtée. Un gamin frêle fait une grimace au moment où l’image le fige. SNCF : sachez nager comme Fernandel…

- Au-dessus de la ville, dans une pinède en couleur, comme la mer que l’on voit dessous, qui se confond avec le ciel, quelques gamins, dont je suis, assis en tailleur, un sandwich à la main, posent.

- On voit un pan de mur en pierre, des restes d’une muraille posée sur des rochers, curieusement conservée en pleine ville. Il y a deux personnages assis devant les pierres, mais je ne les reconnais pas.

Eclats de lire...

18novembre

Ou l’atelier lecture du 16 novembre 09   By Fritz

     
     Entre Halloween et Noël, autour d’une citrouille transformée… en soupière, l’occasion nous est donnée  de retourner en enfance, l’enfance de notre goût pour la lecture. Cette soirée est  en effet une sorte de retour aux origines : quels livres nous ont émus, entraînés ailleurs, aidés, fait rêver, rire ou pleurer ? Quelles  œuvres ont ouvert en nous cet appétit  inépuisable, ce désir sans cesse renouvelé ?  

      Chacun  évoque des titres, et  des souvenirs, de livres désormais absents pour la plupart  ( si un exemplaire de Mon premier Dictionnaire et une méthode d’Allemand pour élèves de cinquième sont offerts  à nos yeux  attendris, comme on regrette en revanche la disparition du premier album de Bécassine, des Jules Verne en série ou d’un certain Petit Chat barbouilleur!)  mais dont l’empreinte est restée profonde. Ils ont  suscité des émotions dont on éprouve encore  la force, à peine atténuée, pour peu qu’ils surgissent de nos mémoires !  Et ils surgissent, d’abord sagement, en ordre si l’on peut dire. Mais voici que peu à peu, tandis qu’on écoute autrui  -tant de livres sont communs ! - ,  ils se pressent en foule et que se produit alors un ravissement joyeux, une surprise. Le passé s’éclaire, tout à coup, comme si s’allumaient les unes après les autres des lampes colorées qui ressuscitent sous leur halo tel ou tel moment, des lieux, des êtres … et un petit personnage autre que le moi présent : l’enfant que l’on a été . Pourquoi ne pas avoir pensé à parler de ces livres aimés  ? On les avait donc oubliés ? Mais non, justement, puisqu’ils se présentent dans toute leur fraîcheur, provoquant ces « légères secousses au cœur » dont parle Maupassant… On se rappelle secrètement une image, le contact d’un certain papier… Un soupçon traverse l’esprit : et si tous les livres avaient compté ?  Voilà pourquoi  peut-être, on lit des livres. Pour s’en souvenir longtemps, pour qu’ils vous habitent, soient comme une part de vous-même.

     Et peu importe qu’on n’y ait pas toujours compris grand- chose. Que l’on ait associé, en dépit de ce qui les sépare, Sinouhé l’Egyptien et Le Roman de la momie, peut-être pour leur merveilleuse opacité, pour l’expérience poétique qu’est souvent la lecture durant l’enfance. Ainsi, la description  de la momie,  on s’en rend compte grâce à une lecture à voix haute, est une énumération de termes plus énigmatiques les uns que les autres, propres à enchanter l’imagination. Les premières pages d’Alice au pays des merveilles permettent  à tous de  replonger délicieusement dans ce monde bizarre, qui a pu autrefois réconforter certains en raison de son étrangeté même, tandis que d’autres ont mis plus longtemps à en percevoir le charme. Au cours de la soirée, d’autres lectures encore : Saint-John Perse, Giono, Dickens, indispensables moments de découverte et de plaisir.

    Une joie durable s’ensuit de ces évocations et de ce partage. Telle est aussi finalement la vocation de cet atelier de lecture  (et de l’atelier d’écriture) : « J’imagine » disait Barthes*  « une sorte d’utopie où des textes (…) circuleraient dans de petits groupes, dans des amitiés, au sens phalanstérien du mot, et par conséquent, ce serait vraiment la circulation du désir d’écrire, de la jouissance d’écrire et de la jouissance de lire, qui ferait boule… »

*Dialogue reproduit dans le tome III des Œuvres complètes  de Barthes et cité par Georges Picard dans  Tout le monde devrait écrire.

Au grenier...

19octobre

Ou l’atelier d’écriture du 12 octobre 09             by Fritz

(Cliquez sur les images pour les voir en plus grand)

”Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien”. Paul Géraldy

A l’iGtb, on a la conviction que lire, écrire et échanger à ce propos, reste essentiel. Quelques propositions ont été faites aux participants pour aller ”à leur propre rencontre”, et redécouvrir, à travers les mots, des sensations singulières… Voici quelques bribes et débris de mémoires…

Dans notre grenier, il y a eu des boîtes… 

”J’ouvre la boîte de carton  recouvert de papier  imitant le lézard, d’un vert poussiéreux et dont les coins s’effilochent. Le couvercle bascule vers l’arrière, à peine  retenu par les charnières prêtes à céder.   La boite paraît presque vide. Une grande photographie en couleur est posée sur le fond.  Un paysage, strié de longues raies jaunes et plutôt flou. Sur  la photo sont posés un bouton de manchette en nacre, une bêtise de Cambrai, un petit, tout petit sachet de papier Kraft à peine renflé en son milieu et qui, une fois ouvert, livre une étiquette aux caractères –chiffres, lettres- tellement pâlis qu’ils sont impossibles à lire, et une agrafe du genre de celles qui ferment les soutiens-gorge.”

” Vers ma dixième année, mes parents tenaient un magasin de chaussures. Il y avait dans l’arrière-boutique une sorte de mezzanine encombrée de boîtes de chaussures. J’ai passé un après-midi entier à ouvrir les boîtes et à les refermer. Il y en avait une où il n’y avait rien, je crois.”

“Dans cette boîte en métal oxydé qui appartient à ma mère, il y  a un petit cochon musicien, vêtu d’une marinière de feutrine un peu décolorée et d’un tout petit béret à pompon rouge. Il tient debout et quand on remonte la clé qu’il a dans le dos, il tressaute et agite nerveusement son archet au dessus de son minuscule violon pendant quelques minutes, avant de le laisser retomber ballant  après un dernier soubresaut. Il y a quelque chose d’assez pathétique dans cette agitation mécanique, silencieuse et éphémère. ”(…)

Quelques objets exhumés des mémoires…

 ”Un  hachoir à viande. Un petit moulin à musique. Un vieux bénitier. Une trottinette. Une bouillotte.

Le hachoir. Ma grand-mère prépare une farce. Le jaune d’œuf se mêle à la viande rouge, rose  et blanche, au blanc de la mie de pain trempée dans du lait, au vert du persil. Le bruit est un gargouillis réjouissant. Ma grand-mère enfonce ses doigts dans l’espèce d’entonnoir qui surmonte le hachoir. Lorsqu’elle les en ressort, ils sont  gluants et comme ensanglantés. J’ai un peu peur qu’elle les laisse happer par les lames.”

“Un plumier de bois - le mot plumier y est pyrogravé en écriture anglaise. Un encrier fêlé de céramique blanche.  Une plume sergent-major fine au bout de son porte plume de plastique un peu renflé. Un buvard rose pâle recouvert de signes inversés et énigmatiques à l’encre violette… et cette protubérance tatouée de violet elle aussi sur la première phalange du majeur.”

Des odeurs anciennes…

”Mon odeur d’enfance, c’est celle de l’essence de térébenthine. De temps en temps, avec ma grand-mère, nous vivions une grande aventure : nous allions acheter, à l’usine qui la fabriquait, une bouteille d’essence de térébenthine. Il fallait d’abord descendre vers la rivière par un raidillon, puis traverser sur une passerelle branlante. Ensuite, un chemin nous menait jusqu’à la route goudronnée que nous suivions sur quelques centaines de mètres. Au loin, on apercevait de hautes cheminées de briques. C’est là, dans un mystérieux labyrinthe de bâtiments roses tout imprégnés de l’odeur de résine distillée, que l’on fabriquait  le mystérieux  liquide dont l’odeur, aujourd’hui encore, me paraît une des plus merveilleuses créations de l’activité humaine.”

”Cette petite boîte cylindrique en aluminium contenait un bloc translucide, assez semblable à de l’ambre, et protégé d’une petite peau de chamois. C’est une odeur très singulière que celle de la colophane*, et une matière étrange, se transformant en poussière blanche lorsque l’on y frotte activement les crins de l’archet… Avec elle, s’ouvre tout un univers de gestes, tout un rituel de préparatifs, de soins à donner à l’instrument qui repose comme dans un petit cercueil dans son étui de velours bleu… Sans cette résine odorante, l’archet ne rendrait tout simplement aucun son sur les cordes du violon. ” 

(*le saviez-vous ? Le nom vient de Kolophôn (une cité grecque antique de l’Asie mineure) d’où l’on tirait cette substance. Dans les Landes de Gascogne, où elle était produite en quantité, la colophane portait le nom gascon d’arcanson, qui est à l’origine du nom de la ville d’Arcachon.)

Des livres fondateurs…

”Le titre a disparu. Il devait s’agir des Voyages de Marco Polo. Qui me l’avait offert ? je n’en sais rien. Un livre grand format parsemé d’illustrations à toutes les pages. Où pouvais-je le lire, sur la terrasse ? posé par terre, sur la table où l’on déjeunait et dont rien ne reste dans ma mémoire ? dans ma chambre ? les pages sont devant moi, le jeune homme quitte Venise, le jeune homme est reçu chez le grand Khan, il voyage et revient, et en prison dicte ses mémoires. C’est donc comme ça, on voyage, on vit, on écrit. Tout se résume à un livre écrit en prison avant de mourir.”

”C’est un petit livre d’or. C’est ainsi que s’appelait cette édition de livres pour enfants… j’en ai oublié le titre mais je revois assez nettement les  images réparties sur la page,  des illustrations colorées, profuses, avec des personnages farfelus de toutes sortes, de toutes tailles, vaquant à des activités très diverses. Le texte au bas des pages s’affirmait en première personne. J’aime les voitures, les bateaux, les trains, les gens… Je feuilletais ce livre, blottie dans un tonneau qui servait de niche au chien des voisins. Ce lieu avait quelque chose de contenant, de chaleureux. J’y étais bien, recroquevillée à l’abri, les genoux au menton… et le monde, ainsi perçu, dans son incroyable diversité, avait pour moi quelque chose de fascinant.”

Des paysages intimes…

”Au loin, à perte de vue, la forêt de pins avec ses taches de couleur ; en elle toutes les nuances du vert, tous les rythmes que les vents impriment aux branches.  Mais le plus extraordinaire de cette forêt, c’est ce que l’on ne voit pas et qui, on le sait, y vit : les lions qui attendent leurs proies, tapis dans l’ombre ; les guépards perchés sur les plus basses branches, prêts à bondir au premier frémissement de l’herbe ;  les vols de palombes tournoyant au-dessus des palombières enchantées.”

”C’est un champ d’anémones rouges, mauves, bleues… presque à perte de vue, un champ coloré, intense, impressionniste. Des touches, des taches, mouvantes, vibrantes… et dont quelqu’un vêtu de serge grise, courbé, mains calleuses, terreuses, prend soin…”

La poésie de l'inventaire...

14juin

A l’iGtb, l’atelier -poésie du 12 juin s’est initié

avec les couleurs, les formes, les goûts… de différents ingrédients, qui ont ainsi été répartis en brochettes inventaires, aussi esthétiques que savoureuses !

Puis l’atelier, animé par Laetitia Darricau et Dominique Michel, s’est placé sous l’égide d’une certaine encyclopédie chinoise, citée ou ( inventée ?) par Jorge Luis Borgès… qui prétend en effet que le sinologue allemand Franz Kuhn aurait découvert une encyclopédie intitulée Le marché céleste des connaissances bénévoles, selon laquelle tous les animaux peuvent être classés selon la curieuse liste suivante :

        a)     appartenant à l’empereur
b)     embaumés
c)     apprivoisés
d)     cochons de lait
e)     sirènes
f)      fabuleux
g)     chiens en liberté
h)     inclus dans la présente classification
i)      qui s’agitent comme des fous
j)      innombrables
k)     dessinés avec un très fin pinceau de poils de chameau
l)      et caetera
m)    qui viennent de casser la cruche
n)     qui de loin semblent des mouches

D’autres célèbres listes ont été évoquées : du « je connais tout fors que moi-même » de Villon, au « je me souviens… » de Pérec, en passant par l’inventaire de Prévert (on n’oublie surtout pas les ratons-laveurs), et sur le modèle des 78 listes de Seï Shonagon, dame de cour japonaise du  XIe siècle, qui fut sans doute la première à élever la liste au rang de genre poétique, dans ses Notes de l’oreiller … nous avons nous-mêmes élaboré quelques listes de choses qui…

-       font battre le cœur
-       ne font que passer
-       difficiles à dire
-       font naître un doux souvenir du passé…

avant de faire resurgir quelques souvenirs cette fois liés à une personne…

« Je me souviens que ma grand-mère allait et venait dans le couloir les mains derrière le dos en sifflotant
Je me souviens qu’elle entretenait de grandes conversations seule devant l’évier de la cuisine
Je me souviens qu’elle répondait presque toujours par des dictons aux questions qu’on lui posait
Je me souviens qu’elle oubliait tout, ses enfants, ses petits-enfants
Je me souviens qu’elle ne se souvenait pas… »

Puis sur le modèle du célèbre « j’aime / je n’aime pas » de Barthes, et du sympathique court-métrage « Foutaises » de Jeunet, à visionner en cliquant ici  http://www.youtube.com/watch?v=Z2RfTPc6hEc&fmt=18

nous nous sommes essayés à ces sortes de définitions :

« J’aime les anémones
l’odeur de la colophane
les randons des hirondelles
les esquisses
les journées qui commencent tôt
marcher pieds nus

Je n’aime pas l’anis, la radio le matin, les supérieurs hiérarchiques, l’orage, la craie contre le tableau , être pressée

J’aime la fragilité
le papier-journal
flâner
un certain silence
l’idée du thé
la nostalgie des airs d’accordéon flottant dans les rues
Et aussi le printemps, l’hiver, l’été… »

Car précise Barthes « J’aime, je n’aime pas… cela n’a aucune importance pour personne et cela n’a apparemment pas de sens. Et pourtant cela veut dire : mon corps n’est pas le même que le vôtre. »

Et nous avons terminé avec un intéressant, bien qu’énigmatique, poème collectif

Tant de  feuilles, si peu de branches
Tant de couleurs, si peu d’harmonie
Tant de rêves, si peu de mots pour les dire
Tant de nuits, si peu d’ombres
Tant de tant
Tant de temps
Taons de temps
Tant de taons
Si peu d’éléphants
Tant d’heures, si lents sont les cieux
Si peu de preuves, tant de soupçons
Tant de bruit,
Si peu de poésie…

Un peu de poésie, que diable !

15mars

by Fritz 


L’iGtb, en quelque sorte partenaire -sans l’avoir prémédité- de l’indispensable 

Printemps des poètes,  a accueilli, en ce vendredi 13 mars printanier en diable, un atelier d’écriture consacré au haïku

Lectures à haute voix d’abord (Anthologie de la poésie japonaise classique, Poésie Gallimard, Haïku, Fayard) pour se mettre en éveil, se rappeler le charme de ces textes courts disant en toute simplicité une certaine présence au monde, s’imprégner de leur fraîcheur. 

Puis plusieurs phases d’écriture, accompagnées de musique (Airs de jeux, Sept tableaux phoniques en hommage à Eric Satie…) ou s’inspirant librement de photographies de Catherine Lacuve  « D’étranges Choses », consacrées au renouvellement du regard sur les objets qui nous entourent.

Les poèmes nés de ces moments successifs,  parfois  drôles car il peut y avoir de l’humour, voire de la cocasserie, dans les haïkus (en quoi nous rejoignions de façon inattendue le thème  du Printemps des poètes cette année),  ont été ensuite écrits sur des papiers translucides et suspendus en un « rideau de printemps » aussi léger que cette saison. Un rideau qui ne ferme rien, mobile, fragile, accueillant à la lumière et à l’air.   

Un rideau ne se prenant pas au sérieux…

Caracole dans les cieux                                
Karaoké      
De carnaval                   
Son aigu si ténu
Qu’il se tait
Effrayé de lui-même
Toujours d’accord, l’air
Pour porter les notes
Non ?