2 ou 3 choses que je sais de moi
ou ce que je crois que je suis by Fritz
Sous mon véritable nom Friedrich Salomon Perls (ce n’est que
plus tard que j’adopte le surnom de Fritz), je suis né le 8 juillet 1893, dans
le ghetto juif de Berlin. Mon père, franc-maçon, était négociant en vins et connu pour être un séducteur, doté d’un tempérament impulsif et violent. Mes parents se
disputaient beaucoup, et les échanges de coups n’étaient pas rares. Ce père me
méprisait … et je le haïssais en retour ! Je me suis, tout au long de ma vie, rebellé
contre toutes les images paternelles (dont Freud) et j’ai milité dans des
mouvements anarchistes.
Ma mère, elle, était juive pratiquante, et passionnée de théâtre
et d’opéra (et je l’ai été moi aussi).
Renvoyé de l’école à 13 ans, je suis d’abord placé comme apprenti, mais je m’ inscris rapidement de moi-même dans une école libérale où je reprends mes études, tout en me passionnant pour le théâtre expressionniste, dans une troupe d’inspiration « gauchiste ». La première guerre mondiale interrompt mon envie d’étudier. Envoyé sur le front belge, je suis blessé, gazé, mais je reprends néanmoins mes études, et obtiens mon diplôme de médecin à 27 ans. Je me spécialise en neuropsychiatrie. A 33 ans, j’entame ma première psychanalyse, avec Karen Horney - qui a continué de me soutenir tout au long de ma vie et m’a accueilli, vingt ans plus tard, à New York. Par ailleurs, je trouve un poste de médecin-assistant chez Kurt Goldstein. Ce dernier poursuivait alors des recherches sur les troubles de la perception chez les blessés du cerveau, à partir des travaux de la Gestalt-Psychologie. Et c’est là que je rencntre à la fois la Gestalt et ma future femme Laura (Lore Posner), qui deviendra à son tour psychanalyste et participera activement à l’élaboration de notre nouvelle méthode de thérapie.
J’entreprendrai ensuite trois autres psychanalyses, avant de m’installer moi-même comme psychanalyste. Mon troisième analyste, Eugen Harnik, est particulièrement “rigoureux” : il respecte une neutralité distante permanente, évitant même de serrer la main de ses patients et il est quasi-mutique. Je poursuis cependant mon analyse avec lui, très scrupuleusement, chaque jour, pendant dix-huit mois. Comme cela se pratiquait alors chez les psychanalystes orthodoxes, Harnik interdisait à ses patients toute prise de décision importante durant la durée de la cure… Aussi, lorsqu’en 1929 j’ai décidé de me marier, ai-je “échangé avec joie le divan psychanalytique contre le lit conjugal”. J’ai alors 36 ans, et Laura, ma femme, en a 12 de moins.
Wilhem Reich, qui n’allait pas tarder à entrer en dissidence avec Freud, prend en charge ma quatrième psychanalyse… Reich pratique - au contraire de Harnik - une technique active, n’hésitant pas à toucher le corps de ses patients pour les aider à prendre conscience de leurs tensions. Il aborde très directement la sexualité (considérant l’orgasme comme un facteur équilibrant) ainsi que l’agressivité, et il milite politiquement pour un marxisme très libéral – ce qui le fait, d’ailleurs, exclure du parti communiste. Il sera bientôt exclu aussi de la Société Psychanalytique internationale pour ses pratiques trop “engagées”. Mais moi, je conserverai beaucoup d’estime pour lui et développerai par la suite, dans ma « Gestalt », plusieurs principes reichiens.
En 1934, à 41 ans, je fuis l’Allemagne nazie et m’installe
en Afrique du Sud, où je fonde l’Institut sud-africain de Psychanalyse.
J’exerce de façon très orthodoxe : 5 séances par semaine, de 50 minutes
chacune, sans aucun contact avec les clients. Je dirai plus tard à ce propos
que j’étais “un cadavre calculateur, comme la plupart des psychanalystes
de l’époque”. Ma clientèle est rapidement très importante, je deviens un
notable : j’habite une luxueuse résidence, je pilote mon avion
et mène avec mon épouse, une vie bourgeoise, très mondaine.
Mais cela ne va
pas durer. En effet, au Congrès de Prague, je publie une communication dans
laquelle je soutiens que l’instinct de faim est aussi important, sinon plus,
que l’instinct sexuel ! Freud, offensé, ne daignera même pas me saluer, et
Reich, qui a pourtant été mon analyste pendant deux ans, fait semblant de ne
pas me reconnaître ! Je me retrouve seul. Mais j’en profite pour rédiger mon
premier livre « Le moi, la faim et l’agressivité », publié en 1942 et dans
lequel apparaissent les prémisses de ce qui va devenir la Gestalt-Thérapie
: l’importance du moment présent, la place du corps, le contact direct, la
valorisation des sentiments, l’approche globale, le développement de la
responsabilité du patient, etc.
Après la Deuxième Guerre mondiale, en 1946, je décide de tout quitter : ma famille, ma situation confortable, ma clientèle fortunée, et je pars à l’aventure, pour une nouvelle vie aux Etats-Unis. J’ai 53 ans. A New York, je me constitue une nouvelle clientèle, toujours comme psychanalyste - bien que “déviant” ; mais j’utilise encore le divan traditionnel, sans mobilisation corporelle effective, et travaille essentiellement sur un mode verbal. J’ai donc exercé en tout pendant 23 ans comme psychanalyste, avant d’inaugurer officiellement ma nouvelle méthode, en 1951, à l’âge de 58 ans. A New York, je reprends, comme lors de mes jeunes années, une vie de bohème, parmi les “intellectuels de gauche” : écrivains et hommes de théâtre de la “nouvelle vague”. Je fréquente le Living Theater, qui prône l’expression immédiate du ressenti, ici-et-maintenant, à travers le contact direct et spontané avec le public, l’improvisation et non l’apprentissage traditionnel de rôles par répétitions. Ma femme m’a rejoint à New York, et tous les mercredis soirs, le Groupe des Sept, comprenant Laura et moi, Paul Goodman (un écrivain polémiste qui mettra en forme mes manuscrits), Isadore From (un philosophe phénoménologue qui fera connaître la Théorie du Self ), Paul Weisz (qui m’a initié au Zen), Elliot Shapiro, Richard Kitzler, se réunit chez nous …
C’est donc en 1951 que paraît le livre princeps, baptisé Gestalt Therapy, rédigé pour l’essentiel par Paul Goodman et Ralph Hefferline à partir de notes manuscrites que je leur ai remises. Ce livre est dense et ne remporte que peu de succès : quelques centaines d’exemplaires à peine sont vendus. Il faudra attendre vingt ans encore, pour qu’Isadore From le fasse connaître, au moment où la Gestalt-thérapie vient de faire enfin sa “percée”. A partir de 1952, Laura ma femme, Goodman, Isadore From et moi commençons à enseigner la nouvelle méthode dans deux modestes instituts, à New York et à Cleveland, près de Chicago. Le succès demeure limité, les étudiants sont encore peu nombreux et j’entreprends des tournées d’information pour tenter de faire connaître mon approche dans toute l’Amérique : du Canada (au Nord), à la Californie (à l’Ouest), sans oublier la Floride (au Sud).
1956 : je suis un peu fatigué de “prêcher dans le désert”. Je m’éloigne de ma femme Laura. Je suis cardiaque (et je fume trois paquets de cigarettes par jour). J’ai 63 ans, je considère ma vie comme “achevée dans l’indifférence générale et l’incompréhension” et je décide de prendre ma retraite à Miami, au soleil de Floride. Je loue un petit appartement - où la lumière pénètre à peine. Je vis seul, sombre et retiré. Je reçois quelques clients en thérapie, mais n’ai aucun ami. Une jeune femme de 32 ans, Marty, tombe amoureuse de moi. L’amour va réveiller mon énergie défaillante, et s’ouvrent alors deux années de passion et de bonheur tardif… jusqu’à ce que Marty me quitte pour un amant plus jeune ! Je reprends alors une vie d’errance, faisant conférences et démonstrations de ville en ville. A 70 ans, j’entreprends un tour du monde de dix-huit mois et vais séjourner dans un petit village de jeunes artistes “beatniks” en Israël. Je suis fasciné par leur mode de vie libertaire et confiant, et je me remets à la peinture. Puis, je vais au Japon et m’installe pour quelques mois dans un monastère zen… mais sans y rencontrer le satori, l’illumination espérée. Je rentre déçu aux Etats-Unis.
En avril 64, je m’établis à Esalen, au sud de San
Francisco, dans une propriété devenue célèbre, et baptisée depuis “La
Mecque de la psychologie humaniste”. Deux jeunes Américains, passionnés de
psychologie et d’orientalisme, venaient d’y monter un Centre de Développement
du Potentiel humain et faisaient venir d’éminents conférenciers pour animer
séminaires et stages.
J’y organise quelques sessions de Gestalt et multiplie
les démonstrations. Mais mon heure n’est pas encore venue : la plupart de mes
stages ne réunissent que 4 ou 5 participants !
C’est là qu’intervient le grand
mouvement planétaire de 1968, amorcé par le “ras-le-bol” des
étudiants californiens, lassés de l’american way of life. A quoi bon amasser des richesses,
si l’on n’est pas heureux ? La poursuite éperdue de l’avoir, et de l’avoir plus, fait place à une quête de l’être, et de l’être mieux : on recherche la qualité de vie. On
abandonne costumes et cravates pour le jean délavé, on délaisse les grosses
usines pour la Cottage industry (télétravail à domicile, en petite équipe,
favorisé bientôt par la micro-informatique et la télécommunication). C’est le
règne du Small is beautiful et du Paradise now, tandis que fleurissent à Paris les affiches sur les
murs : “Défense de ne pas afficher” ; “L’imagination au pouvoir”
; “Il est interdit d’interdire” ;
“La poésie est dans la
rue”, « Sous les pavés, la plage »…
Le magazine Life présente mes idées, ma recherche
d’une vie authentique, dans le contact direct d’homme à homme, sans artifice.
Et mes séminaires “explosent” brusquement : plus de 300 personnes
viennent m’écouter chaque jour et se disputent pour “travailler” avec
moi quelques minutes. J’inaugure de nouvelles techniques spectaculaires de
dialogue public avec soi-même : le “client” monte sur scène, s’assied
sur le “hot seat” (littéralement “siège brûlant”), face à une chaise vide
et
interpelle ses proches - ou plutôt l’image intérieure qu’il se fait d’eux :
- Maman,
pourquoi es-tu morte si tôt ? Tu m’as abandonné alors que j’avais encore besoin
de toi ; je t’en veux terriblement…
J’observe le ton de la voix, la posture, la direction du
regard, le processus de l’échange imaginaire, plus que le contenu du
discours. Se parlant à lui-même, ou interagissant avec moi, le client prend
conscience de pans entiers de sa personnalité qui étaient restés dans l’ombre,
camouflés sous des introjections (ce qu’on m’a appris à penser et qui n’est pas
toujours conforme à mon sentiment, par exemple Je ne peux en vouloir
à un pauvre malade ou un homme ne doit pas pleurer, etc.), ou encore ravalés,
“rétrofléchis”.
Mes séminaires sont enregistrés en vidéo et l’un
d’entre eux est publié en 1969, sous le titre Gestalt Therapy verbatim (traduit en français sous le titre
: “Rêves et existence en Gestalt-thérapie”). Cela contribue à la
notoriété de la nouvelle méthode. De nombreux spécialistes connus se déplacent
de partout pour me voir à l’œuvre. Ils expérimentent des sessions de travail
avec moi et vont s’en s’inspirer ensuite : Gregory Bateson(fondateur de
l’Ecole de Palo Alto), Alexandre Lowen (fondateur de l’analyse
bio-énergétique), Eric Berne (créateur de l’analyse transactionnelle, ou AT),
John Lilly (inventeur du “caisson d’isolation sensorielle”),
Stanislav Grof (expérimentateur du LSD, créateur de la “respiration
holotropique” et fondateur de la psychothérapie transpersonnelle), John
Grinder et Richard Bandler (fondateurs de la Programmation Neuro-Linguistique,
ou PNL), etc.
Je décide alors de fonder une communauté, sorte de “kibboutz” - où l’on puisse “vivre
la Gestalt 24 heures sur 24”. Après être passé de la Gestalt individuelle
à la Gestalt en groupe, je passe de la Gestalt en groupe à la Gestalt dans la vie
quotidienne. J’achète un vieux motel de pêcheurs sur l’île de Vancouver, au
bord de la côte ouest du Canada et je m’y installe avec quelques fidèles
disciples. Tout le monde partage son temps entre psychothérapie, formation et
travail collectif. Je me sens “enfin heureux et comblé”.
Mais mon
bonheur est de courte durée : l’hiver suivant, au retour d’un dernier voyage en
Europe, en mars 1970, je meurs d’une crise cardiaque, terminant ainsi un parcours très singulier.
Ce qu’on dit de moi…
”Souvent les plaisanteries de Perls s’avéraient contenir des commentaires thérapeutiques d’une grande finesse. Par moment, il rayonnait d’approbation si quelqu’un manifestait spontanément une émotion convaincante.
Il était espiègle, vulgaire, très personnel, brutal, séducteur, querelleur, tendre, et d’une exceptionnelle perspicacité clinique. Perls traitait la névrose comme si elle était un état de transe, une préoccupation secrète avec de mauvais résidus de l’enfance qui coupe les individus d’un contact vital avec les circonstances du présent. Pour Perls, l’engagement et la discipline signifiaient rester avec la conscience immédiate d’instant en instant de tout ce qui se passe dans la situation réelle avec la personne. Cela ressemble à un éveil à la proximité et la simplicité de ce qui est. Le Gestalt-thérapeute va se concentrer sur l’aide qu’il peut apporter au patient pour inventer sur le champ une nouvelle solution par l’expérimentation du contact entre eux. Ces expérimentations permettent au patient de faire les découvertes par lui-même. La recherche d’une solution exploitable dans le présent est le moteur qui permet à la Gestalt-thérapie d’improviser et d’expérimenter plutôt que d’expliquer. La gestalt-thérapie de Perls a renoncé aux explications, elle a hâte de voir quelque chose se produire.”
Citation de Perls : “La tâche essentielle de la thérapie n’est pas de convaincre le patient d’accepter des interprétations érudites portant sur son histoire mais de l’aider à vivre pleinement l’expérience immédiate du moment présent.”
Tiré de l’excellent Guide vert, Gestalt-thérapie, première visite,
publié aux Editions du Voyage et que l’on doit à Gene Baradelle