Au grenier...
Ou l’atelier d’écriture du 12 octobre 09 by Fritz
(Cliquez sur les images pour les voir en plus grand)
”Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien”. Paul Géraldy
A l’iGtb, on a la conviction que lire, écrire et échanger à ce propos, reste essentiel. Quelques propositions ont été faites aux participants pour aller ”à leur propre rencontre”, et redécouvrir, à travers les mots, des sensations singulières… Voici quelques bribes et débris de mémoires…
Dans notre grenier, il y a eu des boîtes…
”J’ouvre la boîte de carton recouvert de papier imitant le lézard, d’un vert poussiéreux et dont les coins s’effilochent. Le couvercle bascule vers l’arrière, à peine retenu par les charnières prêtes à céder. La boite paraît presque vide. Une grande photographie en couleur est posée sur le fond. Un paysage, strié de longues raies jaunes et plutôt flou. Sur la photo sont posés un bouton de manchette en nacre, une bêtise de Cambrai, un petit, tout petit sachet de papier Kraft à peine renflé en son milieu et qui, une fois ouvert, livre une étiquette aux caractères –chiffres, lettres- tellement pâlis qu’ils sont impossibles à lire, et une agrafe du genre de celles qui ferment les soutiens-gorge.”
” Vers ma dixième année, mes parents tenaient un magasin de chaussures. Il y avait dans l’arrière-boutique une sorte de mezzanine encombrée de boîtes de chaussures. J’ai passé un après-midi entier à ouvrir les boîtes et à les refermer. Il y en avait une où il n’y avait rien, je crois.”
“Dans cette boîte en métal oxydé qui appartient à ma mère, il y a un petit cochon musicien, vêtu d’une marinière de feutrine un peu décolorée et d’un tout petit béret à pompon rouge. Il tient debout et quand on remonte la clé qu’il a dans le dos, il tressaute et agite nerveusement son archet au dessus de son minuscule violon pendant quelques minutes, avant de le laisser retomber ballant après un dernier soubresaut. Il y a quelque chose d’assez pathétique dans cette agitation mécanique, silencieuse et éphémère. ”(…)
Quelques objets exhumés des mémoires…
”Un hachoir à viande. Un petit moulin à musique. Un vieux bénitier. Une trottinette. Une bouillotte.
Le hachoir. Ma grand-mère prépare une farce. Le jaune d’œuf se mêle à la viande rouge, rose et blanche, au blanc de la mie de pain trempée dans du lait, au vert du persil. Le bruit est un gargouillis réjouissant. Ma grand-mère enfonce ses doigts dans l’espèce d’entonnoir qui surmonte le hachoir. Lorsqu’elle les en ressort, ils sont gluants et comme ensanglantés. J’ai un peu peur qu’elle les laisse happer par les lames.”
“Un plumier de bois - le mot plumier y est pyrogravé en écriture anglaise. Un encrier fêlé de céramique blanche. Une plume sergent-major fine au bout de son porte plume de plastique un peu renflé. Un buvard rose pâle recouvert de signes inversés et énigmatiques à l’encre violette… et cette protubérance tatouée de violet elle aussi sur la première phalange du majeur.”
Des odeurs anciennes…
”Mon odeur d’enfance, c’est celle de l’essence de térébenthine. De temps en temps, avec ma grand-mère, nous vivions une grande aventure : nous allions acheter, à l’usine qui la fabriquait, une bouteille d’essence de térébenthine. Il fallait d’abord descendre vers la rivière par un raidillon, puis traverser sur une passerelle branlante. Ensuite, un chemin nous menait jusqu’à la route goudronnée que nous suivions sur quelques centaines de mètres. Au loin, on apercevait de hautes cheminées de briques. C’est là, dans un mystérieux labyrinthe de bâtiments roses tout imprégnés de l’odeur de résine distillée, que l’on fabriquait le mystérieux liquide dont l’odeur, aujourd’hui encore, me paraît une des plus merveilleuses créations de l’activité humaine.”
”Cette petite boîte cylindrique en aluminium contenait un bloc translucide, assez semblable à de l’ambre, et protégé d’une petite peau de chamois. C’est une odeur très singulière que celle de la
colophane*, et une matière étrange, se transformant en poussière blanche lorsque l’on y frotte activement les crins de l’archet… Avec elle, s’ouvre tout un univers de gestes, tout un rituel de préparatifs, de soins à donner à l’instrument qui repose comme dans un petit cercueil dans son étui de velours bleu… Sans cette résine odorante, l’archet ne rendrait tout simplement aucun son sur les cordes du violon. ”
(*le saviez-vous ? Le nom vient de Kolophôn (une cité grecque antique de l’Asie mineure) d’où l’on tirait cette substance. Dans les Landes de Gascogne, où elle était produite en quantité, la colophane portait le nom gascon d’arcanson, qui est à l’origine du nom de la ville d’Arcachon.)
Des livres fondateurs…
”Le titre a disparu. Il devait s’agir des Voyages de Marco Polo. Qui me l’avait offert ? je n’en sais rien. Un livre grand format parsemé d’illustrations à toutes les pages. Où pouvais-je le lire, sur la terrasse ? posé par terre, sur la table où l’on déjeunait et dont rien ne reste dans ma mémoire ? dans ma chambre ? les pages sont devant moi, le jeune homme quitte Venise, le jeune homme est reçu chez le grand Khan, il voyage et revient, et en prison dicte ses mémoires. C’est donc comme ça, on voyage, on vit, on écrit. Tout se résume à un livre écrit en prison avant de mourir.”
”C’est un petit livre d’or. C’est ainsi que s’appelait cette édition de livres pour enfants… j’en ai oublié le titre mais je revois assez nettement les images réparties sur la page, des illustrations colorées, profuses, avec des personnages farfelus de toutes sortes, de toutes tailles, vaquant à des activités très diverses. Le texte au bas des pages s’affirmait en première personne. J’aime les voitures, les bateaux, les trains, les gens… Je feuilletais ce livre, blottie dans un tonneau qui servait de niche au chien des voisins. Ce lieu avait quelque chose de contenant, de chaleureux. J’y étais bien, recroquevillée à l’abri, les genoux au menton… et le monde, ainsi perçu, dans son incroyable diversité, avait pour moi quelque chose de fascinant.”
”Au loin, à perte de vue, la forêt de pins avec ses taches de couleur ; en elle toutes les nuances du vert, tous les rythmes que les vents impriment aux branches. Mais le plus extraordinaire de cette forêt, c’est ce que l’on ne voit pas et qui, on le sait, y vit : les lions qui attendent leurs proies, tapis dans l’ombre ; les guépards perchés sur les plus basses branches, prêts à bondir au premier frémissement de l’herbe ; les vols de palombes tournoyant au-dessus des palombières enchantées.”
”C’est un champ d’anémones rouges, mauves, bleues… presque à perte de vue, un champ coloré, intense, impressionniste. Des touches, des taches, mouvantes, vibrantes… et dont quelqu’un vêtu de serge grise, courbé, mains calleuses, terreuses, prend soin…”

