Ou l’atelier lecture du 16 novembre 09   By Fritz

     
     Entre Halloween et Noël, autour d’une citrouille transformée… en soupière, l’occasion nous est donnée  de retourner en enfance, l’enfance de notre goût pour la lecture. Cette soirée est  en effet une sorte de retour aux origines : quels livres nous ont émus, entraînés ailleurs, aidés, fait rêver, rire ou pleurer ? Quelles  œuvres ont ouvert en nous cet appétit  inépuisable, ce désir sans cesse renouvelé ?  

      Chacun  évoque des titres, et  des souvenirs, de livres désormais absents pour la plupart  ( si un exemplaire de Mon premier Dictionnaire et une méthode d’Allemand pour élèves de cinquième sont offerts  à nos yeux  attendris, comme on regrette en revanche la disparition du premier album de Bécassine, des Jules Verne en série ou d’un certain Petit Chat barbouilleur!)  mais dont l’empreinte est restée profonde. Ils ont  suscité des émotions dont on éprouve encore  la force, à peine atténuée, pour peu qu’ils surgissent de nos mémoires !  Et ils surgissent, d’abord sagement, en ordre si l’on peut dire. Mais voici que peu à peu, tandis qu’on écoute autrui  -tant de livres sont communs ! - ,  ils se pressent en foule et que se produit alors un ravissement joyeux, une surprise. Le passé s’éclaire, tout à coup, comme si s’allumaient les unes après les autres des lampes colorées qui ressuscitent sous leur halo tel ou tel moment, des lieux, des êtres … et un petit personnage autre que le moi présent : l’enfant que l’on a été . Pourquoi ne pas avoir pensé à parler de ces livres aimés  ? On les avait donc oubliés ? Mais non, justement, puisqu’ils se présentent dans toute leur fraîcheur, provoquant ces « légères secousses au cœur » dont parle Maupassant… On se rappelle secrètement une image, le contact d’un certain papier… Un soupçon traverse l’esprit : et si tous les livres avaient compté ?  Voilà pourquoi  peut-être, on lit des livres. Pour s’en souvenir longtemps, pour qu’ils vous habitent, soient comme une part de vous-même.

     Et peu importe qu’on n’y ait pas toujours compris grand- chose. Que l’on ait associé, en dépit de ce qui les sépare, Sinouhé l’Egyptien et Le Roman de la momie, peut-être pour leur merveilleuse opacité, pour l’expérience poétique qu’est souvent la lecture durant l’enfance. Ainsi, la description  de la momie,  on s’en rend compte grâce à une lecture à voix haute, est une énumération de termes plus énigmatiques les uns que les autres, propres à enchanter l’imagination. Les premières pages d’Alice au pays des merveilles permettent  à tous de  replonger délicieusement dans ce monde bizarre, qui a pu autrefois réconforter certains en raison de son étrangeté même, tandis que d’autres ont mis plus longtemps à en percevoir le charme. Au cours de la soirée, d’autres lectures encore : Saint-John Perse, Giono, Dickens, indispensables moments de découverte et de plaisir.

    Une joie durable s’ensuit de ces évocations et de ce partage. Telle est aussi finalement la vocation de cet atelier de lecture  (et de l’atelier d’écriture) : « J’imagine » disait Barthes*  « une sorte d’utopie où des textes (…) circuleraient dans de petits groupes, dans des amitiés, au sens phalanstérien du mot, et par conséquent, ce serait vraiment la circulation du désir d’écrire, de la jouissance d’écrire et de la jouissance de lire, qui ferait boule… »

*Dialogue reproduit dans le tome III des Œuvres complètes  de Barthes et cité par Georges Picard dans  Tout le monde devrait écrire.