L'album imaginaire...
ou l’atelier d’écriture du 16 décembre 09 by Fritz
Ça a été une soirée expérimentale.
Des photographies d’ancêtres (le chœur discordant des aïeux, la fresque
écaillée dans le labyrinthe personnel), aux instants de bonheur saisis dans un
jardin (le vertige fixé –cela a eu lieu- et la fuite du temps –cela a eu lieu), en passant par ces images où l’on
est seul (dans la montagne, dans une rue -mais il a bien fallu un photographe
devant nous), nous nous sommes laissés prendre à la difficulté de comment dire
et à une sorte de joie d’essayer de dire ce que les images devant nous
montrent. Les photographies, une fois que nous avons passé l’épreuve de la
reconnaissance, et que nous les avons regardées pour la première fois, ont
récupéré leurs aspects énigmatiques, même si l’un ou l’autre des participants
donnait des indications biographiques : ces images – une dame âgée en
retrait d’une petite fille, deux jeunes enfants devant un rideau, une image
rougie par le temps de deux fillettes devant un hibiscus – ne nous donnent pas à voir seulement cela,
mais aussi cela, l’éphémère à quoi nous cherchons donner un sens.
Deux petites filles
Dans une lumière rouge
De fin du monde
Rouge le sol, rouges les peaux
nues, rouges les corolles
Deux fillettes en sandalettes
Jambes grêles, jambes frêles
Fleurs d’hibiscus
Et hauts piliers
Deux petites jupes plissées
Cheveux courts, mains croisées
Deux petites filles
Dans l’incandescence
De l’enfance
Il y a eu aussi
l’expérience de l’autoportrait et du portrait de notre voisin du moment. Si je
peux dire à ce sujet quelques mots dont je ne sais pas s’ils renvoient à
quelque chose de commun, cette tentative, quelques mots raturés en ce qui me
concerne, a été la plus malaisée. Quels sont les mots à employer pour se
décrire, pour faire son autoportrait du point de vue de l’autre – c’est ainsi
que j’ai compris la consigne, que je me suis donnée. Et l’autre, comment dire
le corps assis, le poids sur le siège, le tressaillement des membres, le
mouvement des yeux, les organes obscurs, son enfoncement dans le temps ?
J’ai les cheveux longs, mais je me souviens les avoir brutalement coupés très courts plusieurs fois dans ma vie parce qu’ils étaient pleins d’électricité statique. J’ai, je crois, il y a longtemps que je n’ai pas vraiment vérifié, les yeux ‘verts fourrés orange’ et picotés de taches inégales et foncées (un iridologue m’a fait un jour les pires prédictions à propos de ces taches là). Un nez ‘long’, enfin assez long, aquilin sans doute, avec deux traces de varicelle. Une petite cicatrice en relief sous la lèvre, léger vestige d’un accident de voiture. Mes oreilles sont percées, je porte en général des anneaux indiens, et parfois une petite salamandre d’argent en plus à droite, pour l’asymétrie. J’ai les mâchoires serrées, et je me mords fréquemment l’intérieur des joues. J’ai sans doute l’air sévère, les traits un peu durs, anguleux. Des rides, des taches sombres sont apparues au fil du temps et je m’y habitue. Je n’aime pas me maquiller, sauf un peu de khôl parfois, habitude que j’ai rapportée du Maroc, où j’ai longtemps séjourné.
Sans doute, ces images passées nous ont-elles fait nous pencher sur notre enfance, sur l’avant-enfance même, comme sur un puits, et prendre conscience parfois de notre place, de nos liens, de notre distance. Elles nous proposent une organisation du temps, l’apparition des causes et des conséquences. Cependant, s’il fallait évoquer les images qui me reviennent maintenant, ce seraient celles dont la description du sujet se fait sur un fond ignoré et grouillant de vie. Je donnerais : ce bord de mer avec une petite fille penchée au-dessus de l’eau, un jeune homme et une fillette dans un décor presque désertique, cette jeune Japonaise, accroupie devant un mur blanc en France, dessinant des idéogrammes.
C’est moi… à Aigues-Mortes, Ravaillac vient
d’assassiner Henri IV, et je suis désespérée, assise sur la marche au seuil de
la maison familiale du boulevard Gambetta.
C’est moi… sur la plage, à Juan, où j’allais chaque jour me baigner avec mon père. Mais ce jour-là, il pleure. Je ne l’avais jamais vu pleurer. Il tient le papier bleu pâle des télégrammes et il pleure le décès de sa grand-mère. Ça, je ne le sais pas, je suis seulement terrifiée par son chagrin.
C’est moi… à Valréas, passant des journées entières dans les arbres… il y en avait un surtout que j’aimais bien, et qui m’a beaucoup consolée.
- Il y a des silhouettes derrière, sur le quai d’une gare. Une immense locomotive luisante et noire est arrêtée. Un gamin frêle fait une grimace au moment où l’image le fige. SNCF : sachez nager comme Fernandel…
- Au-dessus de la ville, dans une pinède en couleur, comme la mer que l’on voit dessous, qui se confond avec le ciel, quelques gamins, dont je suis, assis en tailleur, un sandwich à la main, posent.
- On voit un pan de mur en pierre, des restes d’une muraille posée sur des rochers, curieusement conservée en pleine ville. Il y a deux personnages assis devant les pierres, mais je ne les reconnais pas.