Mesclun... lumineux et brutal
un DVD, Valse avec Bachir d’Ari Folman… très beau film-documentaire d’animation qui met en scène un travail douloureux de recomposition du passé et une réflexion poétique (la seule qui semble possible) sur la guerre en général, et sur celle du Liban en particulier.
“Qu’ai-je donc fait à Beyrouth, en septembre 1982, pendant le massacre perpétré par les chrétiens phalangistes dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ?” s’interroge Ari Folman, mobilisé par l’armée israélienne lors de la première guerre du Liban. Son investigation prend la forme autobiographique de ce ” documentaire animé”, onirique et psychanalytique, où le graphisme, les couleurs et les sons parviennent à traduire les errances du récit entre présent et passé, et celles du psychisme entre cauchemars, fantasmes et vérités. Car non seulement les souvenirs d’Ari, le narrateur, se dérobent, mais ceux des anciens soldats qu’il retrouve et questionne, paraissent eux-mêmes flotter dans les eaux troubles et jaunes de la mémoire et des images re-construites a posteriori. Ainsi les intérêts de Valse avec Bachir sont-ils pluriels, par la singularité de son esthétique, la dénonciation par l’absurde de la guerre qu’il propose et la catharsis artistique qu’il permet, mais en outre par une intéressante illustration du mécanisme de défense qu’est la déréalisation : tout le film tend à décrire cette sensation, depuis la distorsion fantasmatique des témoignages jusqu’à l’hyperréalisme halluciné des scènes de guerre. Le film évoque également la culpabilité, liée à la question de la responsabilité israélienne face au massacre de Sabra et Chatila.- La bande-son, que l’on doit au compositeur allemand Max Richter, contribue largement à l’effet d’envoûtement onirique de ce film. On y retrouve, outre des morceaux poétiques, hypnotiques ou graves, deux tubes des années 8O, This is not a love song et Enola Gay. (échantillon à voir et écouter)
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En septembre 1982, après dix années
sans avoir rien écrit Jean Genet accompagne à Beyrouth Layla Shahid, devenue présidente
de l’Union des étudiants Palestiniens. Le 16 septembre ont lieu les massacres
de Sabra et Chatila par les milices libanaises, sous l’oeil complice des
soldats israéliens qui viennent d’envahir et occupent le Liban.
Le 19
septembre, Genet est le premier Européen à pouvoir pénétrer dans le camp de
Chatila. Dans les mois qui suivent, il écrit “ Quatre heures à Chatila“, publié
en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes. Ce texte magnifique, réquisitoire
implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par
évoquer l’horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois passés
dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de
Sabra et Chatila.
Jean Genet :« Sans doute j’étais seul, je veux dire
seul Européen avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à
un chiffon blanc déchiré, avec quelques jeunes feddayin sans armes. Mais si ces
cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’aie découvert cette
ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu
fou. Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes, et par terre que j’ai vu ou cru
voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela
avait-il eu lieu ? ». Lire le texte intégral de ‘Quatre heures à Chatila’ de Jean Genet ici
Les premières images de Valse avec Bachir sont saisissantes. Une meute de chiens noirs, yeux jaunes et babines retroussées, que rien ne semble pouvoir arrêter, parcourt les rues d’une ville noire dominée d’un ciel ocre. Cette scène trouve son explication dans la séquence suivante, située dans l’atmosphère feutrée d’un bar de nuit où un homme décrit à l’un de ses amis, prénommé Ari, ce qui se révèle être un cauchemar récurrent. Conscrit lors de la première invasion israélienne du Liban, en 1982, il avait pour mission d’abattre tous les chiens qui, postés à l’entrée des villages, signalaient par leurs aboiements l’arrivée des soldats. Ce récit inaugural par la manière dont il ménage la sensation brute de l’effroi et l’épanchement de la parole définit le projet narratif et esthétique du film.