Lire délivre...
ou l’atelier-lecture du 18 janvier 2010 by Fritz
Autour d’une collation éclectique -soupe de lentilles, sushis, brochettes et saké, tarte aux
pommes et lardons
– chacun est convié à s’interroger sur cette passion,
« ce vice impuni » (Valéry Larbaud) qu’est la lecture. « Jusqu’où êtes-vous allés pour un livre ? »
Jusqu’à le voler, jusqu’à en oublier de boire et manger.
Jusqu’à le traduire, ou encore le réécrire en gros caractères parce qu’on n’
accepte pas qu’ une personne chère qui y voit mal ne puisse le lire. Jusqu’à ne
pas le
lire, c’est-à-dire s’abstenir durant la semaine pour mieux le retrouver et
le savourer chaque vendredi et
dimanche soir, dans le train. Jusqu’à l’écrire, dans des trains justement, en Inde où ils vont lentement.
Le titre de ce livre ? Spirale.
Belle figure que celle de la spirale. Plaçons cet atelier du lundi dix-huit janvier sous ce signe, cette image. C’est le mouvement même selon lequel il se déroule : entre égotisme –quel lecteur suis-je ? Que dit de moi ma pratique de la lecture ?- et ouverture à l’expérience d’autrui, parfois proche, parfois si radicalement différente. Mouvement double mais harmonieux dont le rapport avec l’infini dit quelque chose du plaisir toujours renouvelé de la rencontre et de l’échange que proposent ces soirées.
Lecture, plaisir solitaire. La « pause lecture favorite » nécessite souvent le retrait, le repli : dans son lit, son bain, sa chambre, la solitude est recherchée comme une condition indispensable, on coupe s’il le faut le téléphone. Mais on peut lire aussi dans un train, un autobus, à la plage, et l’on est alors seul parmi d’autres, revendiquant un certain quant-à-soi et, en même temps, acceptant les possibilités d’effraction du monde environnant, ne l’envisageant pas comme une menace, s’ouvrant au contraire à ses invites, ses incitations à vivre. Ne voulant rien perdre des deux « espaces » d’existence, jouissant de chaque « retour » du monde momentanément aboli par la lecture, chaque signe de la vie concrète, insistante, appelante, à laquelle le plus beau livre ne saurait faire concurrence. Le jardin et ses multiples sollicitations — jeux de la lumière dans les feuillages, chants d’oiseaux, parfums surgis à la faveur d’on ne sait quel subtil mouvement de l’air— offrent une image particulière de cet art de conjuguer les bonheurs.
Alors que pour certains la nature du livre détermine les
conditions de la lecture (on ne
lit pas le matin, par exemple, les mêmes livres que le soir parce que la
disponibilité intellectuelle ou les attentes profondes ne sont pas les mêmes),
pour d’autres, le lieu ni le moment n’ont vraiment d’importance. A la
question : « Qu’est-ce qui peut vous arracher à votre
lecture ? », ceux-là répondent : « Tout ! ». Le
mot d’« arrachement » ne leur convient d’ailleurs pas, ils ne
souffrent guère d’être arrêtés. Mais l’histoire ? disent d’autres.
L’histoire qui captive, tient en haleine, vous attache au sort des
personnages ? (« Le jour le plus triste de ma vie, disait O. Wilde, est celui de
la mort de Lucien de Rubempré. » ) L’histoire, « on s’en fiche »,
déclarent ces lecteurs détachés,
« l’intérêt du livre se situe ailleurs ! ».
Lecture, plaisir solitaire. Lecture, plaisir partagé. Sans ce partage, aurait-elle le même sens ? On lit pour soi, mais on lit également pour parler de ce que l’on aime lire, pour s’en servir parmi les autres (sans que cette dimension utilitariste soit à mépriser), indirectement ou directement, contribuant ainsi à la circulation des textes qui nous ont charmés, transformés, qui nous accompagnent comme un viatique.
Le mouvement de décentrement de la spirale, c’est aussi cette lecture offerte, ouverte. Textes complets courts ou morceaux choisis dans des textes plus longs, la lecture à haute voix a la part belle au cours de la soirée. Se succèdent ainsi, au gré des choix de chacun, sans autre mot d’ordre que celui de la fantaisie personnelle, des textes très variés : le chapitre intitulé « Le parapluie » dans Dernières Nouvelles des choses de Roger-Pol Droit, telle page des Anneaux de Saturne de W.G. Sebald, d’une sourde mélancolie, ou telle autre, résolument solaire, Retour à Tipasa d’Albert Camus. Camus, à qui l’on rend hommage ces temps-ci, car il y a cinquante ans qu’il a disparu. Cliquez ici Noces_a_Tipasa pour lire ou relire ce texte, saturé de joie de vivre : une évocation poétique et sensuelle de la communion de l’homme et de son environnement...
On rit avec Henri Michaux et sa Mitrailleuse à gifles, Umberto Eco et son Comment ça
commence, comment ça finit, Alphonse Allais qui nous emmène en Islande pour assister à l’échec de
l’hybridation des loups et des phoques (Oeuvres Anthumes), Maupassant
nous narrant l’histoire d’Un condamné à mort décidément très heureux, ou ces deux moines d’un conte japonais ayant rencontré une femme sur leur
chemin… Rires de sagesse et de folie…
Des réseaux ténus se tissent parfois, d’un texte à l’autre, où l’on admire le hasard de rapprochements qui rendent rêveurs. Par exemple entre un extrait de nouvelle d’Annie Proulx ( C’est très bien comme ça) et une page des Carnets d’Albert Cohen (celle du 18 janvier 1978) évoquant tous deux le désir d’enfant et les formes qu’il peut prendre lorsqu’il ne se réalise pas. Une petite pièce de Jean Tardieu, tirée de La comédie de la comédie, et intitulée Monsieur Moi, dialogue avec un brillant partenaire, surprend par la vision humoristique, ironique, de la relation thérapeutique, que semble proposer l’auteur : interprétation imprévue qui ne manque pas de sel en ce lieu. Dans une succession parfaite bien que non concertée, après le théâtre vient le cinéma et, comme un dessert, un scénario de court métrage au goût de confiture d’oranges et de mûres (Configures).
Le hasard nous a montré avec quelle bienveillance il accompagne les ateliers du Pour l’instant. N’a-t-il pas placé sur le chemin de l’un d’entre nous, un livre de poche détrempé, qui fut ramassé sans hésitation et emporté, au sec dans un sac ? Cross booking (ou bookcrossing) inattendu, d’un genre un peu différent, et qui pourrait faire croire à un clin d’oeil de la providence. Que nous dit ce livre sauvé des eaux et de l’abandon (il s’agit de La Bête dans la jungle d’Henry James), ce livre venu à notre rencontre ? Qu’un livre, comme saisi d’une existence autonome, peut échapper à celui qui croit le posséder ? Que son destin est fragile, précaire ? Ne dit-il pas surtout qu’il existe de par le monde des gens qui pensent qu’on peut l’emporter avec soi, partout, comme un indispensable accessoire pour bien vivre… au risque de le perdre ? D’autres passionnés donc, et amoureux des textes. Des frères en lecture.
Le livre adopté
Pour ceux que ça intéresse, une très belle exposition d’Alain Fleischer sur la lecture et les lecteurs ces jours-ci à la BNF