by Fritz, avec
- Une
conférence : celle du philosophe Bernard Stiegler au festival Philosophia, le 30 mai à St Emilion, sur le
thème « Du marché au commerce ». Ce penseur du monde moderne a su, par cette
magnifique après-midi ensoleillée, et ce malgré les cloches de la Collégiale
sonnant à toute volée, amener son public, installé assez loin de lui à l’ombre
du cloître, à saisir ce qui sépare le commerce des singularités qualitatives
(personnes qui sont des sujets, toujours en devenir et métastables, cf G.
Simondon), d’un marketing qui vise l’accélération
spéculative financière -strictement comptable- de l’efficacité de dispositifs
d’achats compulsifs par de simples ‘cœurs de cible’, dispositifs pavloviens de
satisfaction rapide de pulsions « déchargées » par la consommation… L’enjeu est bien de prendre
conscience et de choisir entre ce qui va vers l’in-humain et ce qui y résiste.
L’alternative
est ou bien le
choix réaliste de ces valeurs de profit pour soi du seul marché, ou bien la décision généreuse, moins
intéressée et moins égocentrée, d’un commerce plus solidaire, où il s’agit pour
chacun de consister (bel enjeu), dans une forme d’intimité à d’autres non instrumentalisés, ni
« jetables » après consommation…
- Une interrogation , qui laisse perplexe, et que je vous laisse méditer :Ce qui fait la valeur de la vie (aimer quelqu’un, admirer une œuvre, défendre une idée…) n’a pas de prix : les objets du désir sont par structure infinis, c’est à dire incalculables. En les soumettant au marché, on détruit le désir, qui est réduit à un calcul. Cela produit une société démotivée, qui perd confiance en elle, où il n’y a plus de relations sociales, et où triomphe le contraire du désir, c’est-à-dire la pulsion : la guerre de tous contre tous, une société policière, très dangereuse.
Le modèle économique actuel n’est plus viable, puisque la consommation y est soutenue par des moyens toxiques : le surendettement organisé fabrique des consommateurs irresponsables, accros et honteux de l’être. Le consumérisme détruit notre santé et la planète. Nous rejetons des déchets polluants qui compromettent l’avenir des enfants, tout en lésant des milliards de gens qui crèvent de faim…
Bernard Stiegler défend ce qu’il nomme une économie de contribution (sur le modèle des logiciels libres, par exemple), en s’appuyant sur l’exemple de l’abeille, qui produit du miel, mais dont la valeur tient beaucoup plus à sa fonction de pollinisation, qui permet la reproduction des végétaux, la nourriture des animaux et notre propre survie… Aujourd’hui, de plus en plus de contributeurs créent une valeur qui ne s’évalue pas sur le marché mais permet aux autres activités économiques de se développer. Einstein aurait dit que l’humanité mourra d’avoir détruit les abeilles. Il est urgent de devenir collectivement plus intelligents pour ne pas en arriver là.
Pour en savoir davantage sur l’indispensable réflexion de Bernard Stiegler, allez faire un tour sur le site de Ars Industrialis, ”Association internationale pour une politique industrielle de l’esprit” où vous trouverez sa bibliographie, des articles à lire et télécharger et des conférences à podcaster…
par exemple: (…) “L’envie me vient d’une soupe à l’oignon, gratinée, brûlante. Se pose devant moi un gros bol, fumant, bouillonnant encore. Odorant, croûté. Là brun, presque noir, ici tirant vers le jaune pâle. Mais ce qui arrive n’est pas la soupe. Plus que les vapeurs, la buée et le souffle du four, ce qui arrive, c’est le bol. Massif, comme du fond des âges. De l’enfance et d’au-delà. Préhistorique. Chose concave, préservant le liquide, l’empêchant de fuir. Forme qui rassure, d’emblée familière et fidèle. j’en oublie presque pourquoi je suis là. Voilà un objet premier, originaire. Cette chose marque l’émergence de l’humain. Les grands singes ont des gourdins, des pierres, quelques équivalents d’armes et d’outils, mais pas de bol. Avec l’humain seul, naissent écuelles, calebasses, jattes, bols. Le bol inaugure la fonction récipient. Fondamentalement, elle rassure. Dans la totalité des flux, le récipient vient interrompre l’écoulement sans fin. Il préserve de la dispersion. Il arrête l’effusion. Suspend l’épanchement. Le liquide, inéluctablement voué à la fuite et à la perte, est retenu. Mieux que par les mains. Durablement. Sans effort. Le bol permet une régulation de l’entropie naturelle. Une scansion dans ce qui se passe sans fin. (…) Le bol, à peu de choses près, a toujours la taille des mains et le volume de l’estomac. A disposition, à la mesure du corps, caverne ouverte, réceptacle tiède, le bol est évidemment le plus maternel et le plus rassurant des objets. (…) L’histoire peut l’affubler de matières diverses, -bols de bois ou de terre cuite, de grès vernissé ou de plastique, en céramique avec le prénom de la petite, translucide, en alu dans les courses en montagne, en faïence à la ferme - tous ont un air de famille : accueillant et placide. C’est une chose très puissante à force d’être faible. Voilà pourquoi c’est une chose du terme ou de la fin. Bol de l’enfant, bol du vieillard. Bol du matin, bol du soir, cette chose est présente quand la vie commence à s’activer, quand elle décline et s’alanguit.Ce soir là, je rêve de livres qui seraient comme des bols de mots.”
