Fritz vous
recommande La méthode (2005) de
Marcelo Pineyro. Il s’agit
de la méthode Grönholm, qui semble être la véritable héroïne de ce film hispano-argentin.
Alors, s’il ne
doit en rester qu’un… : ” Ils sont
sept réunis, les sept candidats restant en lice pour un poste de directeur au
sein de l’entreprise Dekia, les sept derniers convoqués pour l’ultime épreuve
de sélection, tandis que Madrid est secouée par les manifestations anti-FMI. Deux
se connaissent, Carlos et Nieves, et semblent même s’être connus d’assez près,
il y a quelques années. Tous vont découvrir la ‘fameuse’ méthode Grönholm,
processus de sélection qui permet l’élimination progressive des candidats,
soumis à d’implacables épreuves…
“Cela se
passe sur fond d’horreur économique. Les manifestants, que l’on ne verra pas, scandent à l’extérieur « El puebo unido jamas sera vincindo », le vieux slogan
des luttes chiliennes, en espérant ainsi empêcher le FMI de régenter de sa main
impitoyable le destin des peuples, et les licenciements des non-rentables, et
pendant ce temps-là les sept impétrants sont les jouets des manipulateurs
invisibles de la multinationale Dekia, prêts à la servir sans états d’âme, et à
se faire les instruments de l’élimination de leurs camarades.
“Le
huis-clos résume métaphoriquement la compétition mondiale, les sept directeurs
potentiels rivalisent par tous les moyens, et ne sont finalement que les jouets
de la multinationale, un peu comme les nations sont manipulées par des groupes
apatrides, plaçant leurs usines là où l’on se pliera le mieux à leurs volontés,
incontestables par définition, la réunion des sept mercenaires potentiels
cristallise en un lieu fermé les mêmes processus qui se produisent à l’échelle mondiale.
“L’exercice
est brillant. Le film pourrait constituer une pièce de théâtre, se déroulant
presque uniquement dans la salle de réunion où a lieu la sélection, à part
quelques escales techniques dans les toilettes, il se limite à huit acteurs,
les sept participants et la secrétaire chargée de l’intendance, l’exercice
semble a priori anti-cinématographique, réduit à ce décor unique et ces
protagonistes pris dans une action purement verbale ou peu s’en faut, et
pourtant le film est prenant, et le mécanisme fascinant.
“Agatha
Christie avait écrit les dix petits nègres, Marcelo Pineyro utilise la même
mécanique d’élimination successive des participants, de façon évidemment un peu
moins physique que dans l’île de la reine anglaise du crime, mais le suspense
est le même, le spectateur se prend à se demander qui sera le prochain sur la
liste, et surtout le pourquoi et le comment du crime, les ficelles de la
manipulation. Le film n’a
évidemment rien de guilleret, vu sa trame, il constitue en tout cas un bel
exercice de style, extrêmement prenant malgré son caractère particulier, qui
pourrait rebuter les amateurs de cinéma purement distractif…
“L’interprétation
est excellente. Le succès est d’abord choral, le film reposant sur une
dynamique de groupe, sur l’interaction feutrée des échanges sournoisement
assassins, et l’ensemble de la distribution est à louer, il n’y a point là de
maillon faible. Eduardo Noriega est ici Carlos, et joue joliment de sa gueule
d’ange, tandis que Najwa Nimri incarne Nieves, celle qu’il avait connue jadis,
toute en nuance et en ambiguïté.
“Les autres
candidats sont également bien campés, Eduard Fernandez (Fernando), Pablo
Echarri (Ricardo), Adriana Ozores (Ana), Ernesto Alterio (Enrique) et Carmelo
Gomez (Julio) incarnent chacun joliment leur rôle, du veule au macho, ils tous
sont parfaits. Enfin Natalia Verbeke est plus anecdotique dans le rôle de
Montse, la secrétaire, par définition moins important, quoique…
“Ce film
hispano-argentin, assez discrètement sorti, est d’une portée générale, il se
situe à Madrid mais pourrait aussi bien se dérouler à Paris ou Londres, tant
les mécanismes de domination et d’exploitation qu’il présente sont universels. L’on
pourra évidemment être dérouté par ce huis clos oppressant, ou par le caractère
très verbal de ce film, mais ce serait dommage, c’est là une triste métaphore
du monde comme il va, et de l’impitoyable compétition qu’y impose le
capitalisme mondial. Petit aperçu ici
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Ecran-psy
Par Fritz le Samedi, mai 15 2010, 11:32 - D'ores et déjà
Mesclun... expérimental
Par Fritz le Samedi, mai 8 2010, 14:49 - Grains de self
by fritz (voir la recette du mesclun)
Cette fois Fritz se passionne pour des expérimentations tous azimuts
avec
- Un film, Retour à Kotelnich (2003), et un livre, Un roman russe (2007 POL), d’Emmanuel Carrère :

« Raconter une histoire en donnant corps avec des acteurs à des scènes déjà écrites, dont on connaît l’enjeu, ne m’attire pas… L’idée m’est venue de faire une sorte de documentaire, mais sans aucune feuille de route… Cette idée de retourner à Kotelnitch avec une équipe légère, et sans sujet, ou juste : « On est là, qu’est-ce qui se passe ? » me séduisait beaucoup. « C’est intéressant, mais on y verra quoi, dans votre film ? » J’étais obligé de répondre : « Je n’en sais rien, le seul moyen de le savoir, c’est de faire le film. » Ce qui a rendu l’affaire possible, c’est que j’ai obtenu l’Avance sur Recettes… (Merci, le C.N.C.)
L’hiver était rude, pas de chauffage, pas d’eau chaude, confits dans la gueule de bois de la veille. Pour tenir dans ces situations, il fallait picoler… Tous les matins, Philippe Lasnier (nouveau caméraman) me demandait : «Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? », et je ne savais trop quoi lui répondre… Un jour, pendant ce tournage, je me souviens d’avoir appelé Anne-Dominique Toussaint (la productrice) pour lui dire que cela ne se passait pas bien du tout, qu’on allait droit dans le mur… On est rentrés en France au bout d’un mois, avec une centaine d’heures de rushes, de quoi faire un documentaire classique… Le problème, c’est que je ne savais pas très bien ce que j’avais envie de faire… J’ai repoussé plusieurs mois le moment de me mettre au montage… Là-dessus, la rencontre avec Camille Cotte, ma monteuse, a été déterminante : on a commencé par tout visionner sans choisir. Pour cela, il aurait fallu savoir ce qu’on voulait raconter, et nous ne le savions pas et nous tenions même à préserver un peu cette ignorance, à rester aussi longtemps que possible dans ce que les psychanalystes appellent « l’attention flottante…».
Envoyé en
reportage en Russie à propos d’un Hongrois réapparu après cinquante-cinq ans
passés dans un hôpital psychiatrique, le romancier Emmanuel Carrère va y
rencontrer Ania qui parle français, chante et joue de la guitare, et est la
compagne d’un gars du KGB local. Beaucoup plus tard, en France, E. Carrère
apprend qu’Ania et son bébé ont été massacrés à la hache par un fou. Il décide alors
de revenir à Kotelnitch, pour tenter de comprendre. Il filme longuement, obstinément, le
repas qui suit la cérémonie funèbre, comme si sous ses yeux la réalité entrait dans
la grande tradition romanesque russe, avec crimes, châtiment, passion, terreur,
et … vodka. Entre
reportage et autobiographie, ces divers voyages à Kotelnitch et cette rencontre
avec une jeune femme à la fin
tragique entraînent E. Carrère vers ses origines… Retour à
Kotelnitch est un étonnant et émouvant work in progress, un “chemin qui se fait en marchant “, et qui, de plus, fonctionne comme un
palimpseste, car les strates du documentaire conduisent son auteur vers une vérité
autobiographique. Un roman russe se déroule pendant ces quelques mois –le temps qu’a duré la genèse et le tournage du film Retour à Kotelnitch… Cependant la trame narrative emmêle différents éléments : les voyages en Russie qu’a occasionnés ce projet de film ; l’histoire d’amour tumultueuse que l’écrivain mène à Paris, avec une jeune femme, Sophie ; l’enfance et les souvenirs plus ou moins fiables qu’il en garde, notamment sur sa relation avec sa mère, et par-delà les générations, le poids du roman familial (un grand-père émigré géorgien disparu dans des conditions énigmatiques en 1944). Un roman russe tisse sous nos yeux l’histoire d’un homme qui a reçu en héritage « l’horreur, la folie, et l’interdiction de les dire », et qui, défiant cet interdit, décide de devenir écrivain…
- Deux entretiens d’un psychanalyste à la trajectoire étonnante, François Roustang… dans le coffret de 14 DVD [Etre psy],
aux éditions Montparnasse
Entretien de 1983 [80 mn]: Cet entretien porte essentiellement sur la pratique de la psychanalyse : combien de temps dure une analyse, quelle est sa finalité, quelles sont les relations qui s’instaurent entre analyste et analysant, quelle doit être la durée d’une séance et que doit être le rôle de l’argent ? François Roustang compare psychiatres et psychanalystes, conteste fortement la pratique des séances « courtes » et rend compte de la situation de la psychanalyse après la mort de Lacan. Il aborde également son passage de l’état de prêtre à l’état d’analyste.
Entretien de 2008 [51 mn] : François Roustang n’est plus psychanalyste en 2008 ; il a mis radicalement en question la psychanalyse et il est devenu hypnothérapeute. Il définit les principales différences conceptuelles et méthodologiques entre l’hypnose éricksonienne qu’il pratique et la psychanalyse.
Si vous voulez entendre François Roustang évoquer quelques perspectives thérapeutiques à la fois provocantes et limpides,
Mesclun fou, fou, fou...
Par Fritz le Mercredi, janvier 20 2010, 11:07 - Grains de self
by Fritz (voir la recette du mesclun)
avec
- Un livre de Gérard Garouste, L’Intranquille, Autoportrait d’un fils, d’un père, d’un fou, écrit avec Judith Perrignon et paru chez
l’Iconoclaste.
Il revient de loin. A 63 ans, Gérard Garouste, peintre, sculpteur, graveur, illustrateur, livre ici une auto-biographie terrible et courageuse où il évoque ses délires, ses dépressions et ses multiples séjours en hôpital psychiatrique. Il porte sur sa ‘maladie’ un regard sans concession et rend hommage à sa femme Elisabeth et à ses fils, ainsi qu’aux marchands d’art qui ont cru en lui.
” Je suis le fils d’un salopard qui m’aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens des Juifs déportés. Mot par mot, il m’a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. À vingt-huit ans, j’ai connu une première crise de délire, puis d’autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique. Pas sûr que tout cela ait un rapport, mais l’enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n’ai été qu’une somme de questions. Aujourd’hui, j’ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j’ai compris. “
Né en mars 1946 à Paris, Gérard Garouste vit et travaille dans l’Eure. Il s’intéresse très tôt à toutes les formes d’expression artistique : dessin, peinture, sculpture, gravure, et ses oeuvres, désormais célèbres, voyagent dans le monde entier. En 1990, il fonde La source, une association à vocation sociale et artistique qui organise en milieu rural des ateliers artistiques pour les enfants en grande difficulté et qui travaille également sur le lien familial, via des ateliers parentaux. Envoyés par les assistantes sociales ou la justice, quelque 5 000 jeunes passent chaque année à La Source, où des ateliers sont dirigés par des peintres, des chorégraphes, des sculpteurs. ” Le but est de valoriser les jeunes “, dit Garouste, en évoquant ces enfants qui arrivent à La Source et ” se découvrent ” grâce à l’expression artistique.
Une expérience thérapeutique bouleversante qui date des années expérimentales de l‘anti-psychiatrie (voir aussi sur ce thème ceci…) en 60-70, racontée dans un livre écrit à quatre mains, thérapeute et patiente : Mary Barnes, un voyage à travers la folie, de Mary Barnes et Joseph Berke. Devenue schizophrène vers 40 ans, Mary Barnes a pu intégrer l’unité expérimentale créée par Ronald Laing, où on la laissa explorer sa folie, durant cinq années de voyage, jusqu’à ce qu’elle en émerge, guérie et artiste peintre…
Pour en savoir plus, c’est ici Obituaries.doc, et pour ceux qui comprennent l’anglais, un document video intéressant Going down and coming up part 1, part 2, part 3- Un film, solite et insolite, Pierrot le fou, film ensorcelant (!) de Jean-Luc Godard (Ah, la nouvelle vague !)
qui éclabousse l’écran de son humour caustique, intelligent et truffé de références
(littéraires, musicales et iconiques), qui n’a pas grand-chose à voir avec ce fou-là ni même avec celui-ci, et dont voici un extrait ici et un dithyrambe là :

“A l’image de son héros qui cherche un peu de beauté dans “un monde d’abrutis”, Godard construit son film sur un antagonisme constant entre le désordre et la grâce, entre la violence et la sérénité. D’un tournage qu’on imagine volontiers chaotique, il tire une œuvre foisonnante, d’une rare liberté de ton, où tout semble pouvoir arriver. Samuel Fuller y décrit un film comme “un champ de bataille” où se mêlent “l’amour, la haine, l’action, la violence et la mort”, le cinéaste américain donne ainsi le ton d’une œuvre fiévreuse, entièrement vouée à ‘l’émotion’. Bien avant les tentatives de déconstructions narratives d’un Tarantino, Godard nous projette dans un spectacle bariolé et sans cesse déroutant, où l’on peut prendre son petit déjeuner à côté d’un mort et se mettre à chanter les amours sans lendemain, ou bien croiser Raymond Devos criant le dégoût que lui inspire sa femme dans un petit port désert. Facéties d’un cinéaste en pleine possession de son art, qui filme ce qui lui vient à l’esprit et jette à l’écran ce qui lui chante, comme autant de coups de pinceaux. De là naît un jeu perpétuel avec le spectateur, qui se voit interpellé par les personnages au détour d’une conversation amoureuse, pris à partie, les yeux dans les yeux, par Marianne lorsqu’elle réclame le droit de vivre et, par là même, constamment invité à s’impliquer émotionnellement dans l’expérience qui se déroule devant lui. S’il ne perd jamais de vue l’histoire qu’il veut nous raconter (ou plutôt les histoires, drame intime, intrigue criminelle et constat sur l’époque s’entremêlant sans cesse), Godard conçoit son film comme un fracas d’émotions contradictoires, du rire au désespoir le plus déchirant, pour aboutir à un morceau d’émotion pure. Plans de nature impressionnistes et giclées de violence foudroyante se succèdent, liés entre eux par une musique aux accents tantôt pathétiques ou survoltés. Porté par le charisme de ses interprètes, et notamment par un Jean-Paul Belmondo qui sait apporter une sensualité et une dynamique physique remarquables à son personnage, Godard parvient à faire cohabiter dans son film deux mouvements apparemment contradictoires. Un mouvement intime et narcissique, le film prenant souvent l’aspect d’un journal intime, comme en témoignent les innombrables gros plans sur le cahier de notes de Ferdinand. Un mouvement plus ample, embrassant une aventure rocambolesque, aux nombreuses péripéties.” Waldo Lydecker
- et pour finir, si vous avez un moment à perdre, plongez dans la folie douce, absurde, loufoque et suisse des Plonk et Replonk et laissez-vous envahir par cet humour déjanté et salutaire : dépaysement garanti.

Mesclun... lumineux et brutal
Par Fritz le Mardi, janvier 5 2010, 11:22 - Grains de self
un DVD, Valse avec Bachir d’Ari Folman… très beau film-documentaire d’animation qui met en scène un travail douloureux de recomposition du passé et une réflexion poétique (la seule qui semble possible) sur la guerre en général, et sur celle du Liban en particulier.
“Qu’ai-je donc fait à Beyrouth, en septembre 1982, pendant le massacre perpétré par les chrétiens phalangistes dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ?” s’interroge Ari Folman, mobilisé par l’armée israélienne lors de la première guerre du Liban. Son investigation prend la forme autobiographique de ce ” documentaire animé”, onirique et psychanalytique, où le graphisme, les couleurs et les sons parviennent à traduire les errances du récit entre présent et passé, et celles du psychisme entre cauchemars, fantasmes et vérités. Car non seulement les souvenirs d’Ari, le narrateur, se dérobent, mais ceux des anciens soldats qu’il retrouve et questionne, paraissent eux-mêmes flotter dans les eaux troubles et jaunes de la mémoire et des images re-construites a posteriori. Ainsi les intérêts de Valse avec Bachir sont-ils pluriels, par la singularité de son esthétique, la dénonciation par l’absurde de la guerre qu’il propose et la catharsis artistique qu’il permet, mais en outre par une intéressante illustration du mécanisme de défense qu’est la déréalisation : tout le film tend à décrire cette sensation, depuis la distorsion fantasmatique des témoignages jusqu’à l’hyperréalisme halluciné des scènes de guerre. Le film évoque également la culpabilité, liée à la question de la responsabilité israélienne face au massacre de Sabra et Chatila.- La bande-son, que l’on doit au compositeur allemand Max Richter, contribue largement à l’effet d’envoûtement onirique de ce film. On y retrouve, outre des morceaux poétiques, hypnotiques ou graves, deux tubes des années 8O, This is not a love song et Enola Gay. (échantillon à voir et écouter)
-
En septembre 1982, après dix années
sans avoir rien écrit Jean Genet accompagne à Beyrouth Layla Shahid, devenue présidente
de l’Union des étudiants Palestiniens. Le 16 septembre ont lieu les massacres
de Sabra et Chatila par les milices libanaises, sous l’oeil complice des
soldats israéliens qui viennent d’envahir et occupent le Liban.
Le 19
septembre, Genet est le premier Européen à pouvoir pénétrer dans le camp de
Chatila. Dans les mois qui suivent, il écrit “ Quatre heures à Chatila“, publié
en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes. Ce texte magnifique, réquisitoire
implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par
évoquer l’horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois passés
dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de
Sabra et Chatila.
Jean Genet :« Sans doute j’étais seul, je veux dire
seul Européen avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à
un chiffon blanc déchiré, avec quelques jeunes feddayin sans armes. Mais si ces
cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’aie découvert cette
ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu
fou. Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes, et par terre que j’ai vu ou cru
voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela
avait-il eu lieu ? ». Lire le texte intégral de ‘Quatre heures à Chatila’ de Jean Genet ici
Les premières images de Valse avec Bachir sont saisissantes. Une meute de chiens noirs, yeux jaunes et babines retroussées, que rien ne semble pouvoir arrêter, parcourt les rues d’une ville noire dominée d’un ciel ocre. Cette scène trouve son explication dans la séquence suivante, située dans l’atmosphère feutrée d’un bar de nuit où un homme décrit à l’un de ses amis, prénommé Ari, ce qui se révèle être un cauchemar récurrent. Conscrit lors de la première invasion israélienne du Liban, en 1982, il avait pour mission d’abattre tous les chiens qui, postés à l’entrée des villages, signalaient par leurs aboiements l’arrivée des soldats. Ce récit inaugural par la manière dont il ménage la sensation brute de l’effroi et l’épanchement de la parole définit le projet narratif et esthétique du film.
Mesclun... adventice
Par Fritz le Mardi, novembre 24 2009, 11:41 - Grains de self
Voir adventice
- Une bande dessinée âpre et belle, Rebetiko de David Prudhomme,
Avant guerre, en Grèce, sous la dictature qui s’installe et les menace, des musiciens, un peu mauvais garçons, chantaient la nuit dans les bas-fonds s’accompagnant de leur bouzouki, fumant, buvant et brûlant la vie
par les deux bouts… Il fallait l’invention et l’élégance
naturelle de David Prudhomme pour réussir à restituer l’ambiance de ces bouges d’Athènes
dans les années trente, et l’atmosphère électrique qui y régnait… un graphisme noir et charbonneux, une superbe lumière ocre. “Je peux dire sans crainte d’être contredit que ce livre est magistral. Si si” affirme Manu Larcenet. Un livre poétique et puissant… pour en savoir plus, aller sur ce blog http://bderebetiko.blogspot.com/les chants désespérés sont bien les chants les plus beaux.
- Un film d’Alain Resnais, Les herbes folles. Une leçon
de liberté et de fantaisie. Un exercice de voltige (au propre et au figuré),
adapté d’un roman de Christian Gailly (L’Incident, Editions de Minuit, 1996). Comme
les herbes folles, le film semble jaillir tel une incongruité poétique au
milieu d’un monde hostile (quelques brins obstinés émergeant du macadam),
ensemencé par la grâce, poussé par l’esprit qui souffle où il veut. Une
histoire d’amour insolite et légère (surréaliste ?), une allégorie des
liens invisibles qui relient réalité et fantasme, mais aussi une sorte de
grenier tout plein de vieilles vieilleries, dans lequel Alain Resnais semble mettre beaucoup de lui-même : la bande dessinée, le roman d’aventure, le film de
guerre, les procédés du cinéma muet, les pionniers de l’aviation, la magie d’une séance nocturne dans une salle de quartier, le hasard objectif et aussi un porte-feuille
rouge et un sac à main jaune, deux flics hilarants, une
braguette ouverte, Sabine Azema, quelques loopings et un crash à la Jules et
Jim … “Pour aller où ? - Là-bas.” Et tout est dit… - Et une dernière mauvaise herbe inoubliable, braves gens, braves gens… à écouter encore et encore
Et je m’demande
Pourquoi, Bon Dieu
Ça vous dérange
Que j’vive un peu
Et je m’demande
Pourquoi, Bon Dieu
Ça vous dérange
Que j’vive un peu
Mesclun ... sur le fil
Par Fritz le Mercredi, octobre 7 2009, 00:02 - Grains de self
by Fritz,
Avec cette fois-ci
- un film de Jacques Rivette, 36 vues sur le Pic St Loup. Histoire simple et film expérimental, qui évoque la grâce de la remise en mouvement…
On y trouve une équilibriste mélancolique,
amoureuse endeuillée d’un fantôme du passé, un italien riche et désoeuvré, un peu poète et aussi thérapeute, ainsi qu’une petite troupe
de cirque dans le cercle enchanté (et beckettien) duquel l’intrigue, nouée dans le
malheur, se dénouera dans le bonheur. Toute
la force du film tient dans la séduction de ce récit (naïf ?) de
catharsis, prétexte pour le cinéaste à revenir aux sources foraines et funambules de son art. Ce film, manifeste modeste du cinéma selon Rivette, suggère que l’art
ne nous aide réellement à vivre qu’en côtoyant quelques abîmes…- un article de Delphine Moreau, dans la dernière revue RiLi (revue internationale des Livres et des Idées)
, sur le concept de care comme perspective politique, à propos du livre de Joan Tronto, Un monde vulnérable, Pour une politique du care… qui donne à réfléchir sur la manière
dont certains prennent soin des autres et se soucient de leurs besoins, sur la
dimension morale de ces taches et sur le caractère injuste de leur répartition. Il s’agit de mettre en lumière et
réévaluer toute une série d’activités humaines ignorées, sous-estimées, voire
méprisées parce que privées, intimes, quotidiennes, banales, sans importance ou
encore « sales » : soin aux enfants, aux malades, aux personnes dépendantes, mais aussi ménage, traitement des déchets, et tout ce qui concourt discrètement à rendre notre monde vivable… car la promotion d’individus “ultra-autonomes” se fait dans le déni du care qui leur est dispensé de manière discrète et invisibilisée, par la délégation implicite du traitement des repas, du linge, du ménage, de l’organisation des rendez-vous, de la résolution des problèmes matériels… et avec ce paradoxe que ceux qui en ont le plus souvent la charge sont ceux qui peuvent en bénéficier le moins quand ils en ont besoin. L’intérêt majeur de la question du care tient à ce que, loin de ne s’adresser qu’aux faibles, il postule une interdépendance positive qui impose, sur le double plan éthique et politique, une responsabilité collective de tout un chacun.
- et dans cette même revue, les insoutenables photographies des archives médico-légales du ‘Justice and Police Museum’ de Sydney, Australie, archives de l’arbitraire, de la violence et de l’irrationnel.

