Conférence-atelier du vendredi 11 décembre, animée par Laurence Gateau-Brochard
L’exclusion, on en cause ou ça nous cause ?
Au
cours de cette soirée, nous avons tenté, avec l’aide de Laurence, une
définition de cette notion d’exclusion, assez facilement consensuelle, tout à la fois
chargée de sens, de non-sens et de contresens, mais ceci en passant davantage
par l’éprouvé de chacun que par le discours sur… Comment cette notion nous
touche-t-elle ou nous implique-t-elle personnellement ?
Rien de facile et nous
avons même pu constater que le thème génère volontiers ses manifestations de
résistances…
Quelques remarques émergent de tout ce qui s’est dit, partagé, confié même, ce soir là, sur cette thématique là…
- - un constat sensible. Vulnérabilité, stigmatisation, insécurité, isolement, humiliation, précarité, disqualification, désaffiliation, honte, culpabilité… des expériences partagées, personne n’est “immunisé” contre l’exclusion
- un constat psychologique. Par un phénomène projectif, un jeu de miroir déformant, on exclut, on rejette ce que l’on ne peut tolérer en soi. La projection consiste en effet à percevoir des points communs chez l’autre, mais à rejeter celui-ci parce que ces points communs sont inassimilables (vulnérabilité, misère, fragilité, vieillesse, étrangeté…) Comme le rappelait Simone de Beauvoir dans Le Deuxième sexe, il suffit que quelques personnes réunies par hasard dans le compartiment d’un train sympathisent pour considérer tous les autres passagers d’un œil méfiant, voire vaguement hostile. Ainsi commence tout sectarisme : que quelques hommes parlent entre eux, et les voilà misogynes ; que des Français se reconnaissent quelque part, et les voilà xénophobes… la normalisation engendre l’intolérance.
- un constat politique. ” Nous vivons en ce moment le passage d’une société verticale, que nous avons pris l’habitude d’appeler une société de classes, avec des gens en haut et des gens en bas, à une société horizontale où l’important est de savoir si l’on est au centre ou à la périphérie. (…) L’affaire n’est plus d’être up ou down, mais bien in ou out. ” (Alain Touraine, Face à l’exclusion, Esprit, février 1991). Cette représentation, car c’en est une, du fonctionnement social semble ériger les valeurs et les pratiques culturelles de la classe dominante en pratiques naturelles… la société génère les boucs-émissaires dont elle a besoin pour se rassurer sur son état de santé. L’exclusion permet la cohésion. L’exclusion n’est pas un état, mais bien un processus. Maisondieu (La fabrique des exclus, Bayard 97) décrit ainsi un syndrome spécifique “C‘est la dure loi du marché qui est la cause des malheurs. Mais comme la crise n’atteint pas tout le monde de la même façon, on peut imaginer aisément que la chute dans l’exclusion est peut-être bien liée à quelque petite faiblesse ou maladresse, voire à une maladie, qui interdisent à certains de participer pleinement à la vie sociale. Le syndrome d’exclusion est un mélange de honte et de désespérance qui conduit l’exclu à la mise en panne de son affectivité et de ses facultés cognitives pour survivre à défaut de vivre” qu’il caractérise comme étant une réponse pathogène à une situation pathologique.
- un
constat social. Définir l’exclusion et les exclus comme la situation et les
personnes qui ne sont pas (ou plus) inscrites dans le cadre de ceux
qui se
sentent inclus colle aux ‘exclus’ une image de passivité, en les situant hors
champ. Ce qui conduit à élaborer des politiques et des pratiques où l’on fait certes de la place à ces personnes, mais sans elles, sans tenir compte de leurs désirs,
en présupposant leurs besoins et leurs attentes, et en évitant de les considérer
comme des sujets actifs. Ainsi l’assistance est préférée à l’aide et à la réhabilitation,
ce qui maintient les exclus dans une position de dépendance par la confiscation
de leur liberté
- un constat philosophique. Tout ceci n’est pas
sans rappeler ce que l’on nomme la « dialectique du maître et de l’esclave »
(cf analyse hégélienne de la conscience) : l’homme pense et se pense, en cela il est
conscience de soi. Mais la conscience de soi n’est pas donnée à l’homme d’emblée,
elle résulte d’un cheminement. C’est là qu’intervient le désir ( pris dans le
sens large de besoin animal ) qui nous ramène à nous-même, à notre propre corps
(notre estomac, par exemple). Le désir est alors foncièrement destructeur (de l’objet
désiré) et constructeur (de soi-même), il nie (ou agresse) l’objet convoité (en
le consommant) tout en affirmant celui (homme ou animal) qui désire (le désir
est donc affirmation de soi). Le désir devient humain au moment où il porte sur
un autre désir (il se distingue alors du besoin animal). Mais en désirant le désir
de l’autre, je désire que l’autre reconnaisse en moi quelque chose de désirable
(un bien que je possède ou une valeur que j’incarne…). Le désir est alors
« désir
de reconnaissance » qui aboutit ainsi à une asymétrie entre celui qui est reconnu (le «
maître », l’idée de maîtrise est associée à celle de liberté), et celui qui est
forcé de reconnaître (« l’esclave », celui qui a préféré la vie à la liberté).
Voilà pourquoi le « vaincu » doit survivre pour satisfaire le désir de
reconnaissance du vainqueur.
Le maître (ou inclus) semble donc avoir gagné cette difficile
reconnaissance conférant vérité et objectivité au savoir qu’il prend ainsi de
lui même. Mais voilà… il n’est reconnu que par des esclaves (ou exclus) que lui-même ne reconnaît pas comme pleinement humains. Or la reconnaissance n’est
satisfaisante que si il y a reconnaissance réciproque et donc égalité entre les
protagonistes du conflit… Le maître est dans une impasse ! C’est l’esclave qui finira par
accomplir sa propre humanité. Du coup le rapport de servitude s’inverse, puis
disparaît (renversement dialectique et dépassement de la contradiction). L’esclave
devient le maître de la nature et par là maître du maître, alors que le maître
devient l’esclave de l’esclave dont il est devenu dépendant. L’esclave devenu
maître, n’est plus le maître d’un esclave mais le maître de lui même reconnu
dans sa maîtrise par ses alter ego… le conflit maître-esclave est le moteur d’un
processus voué au dépassement du conflit lui même. Ceci n’est pas sans évoquer le devenir historique de l’humanité où l’esclave, mais c’est aussi l’exclu
ou le pauvre, renverse tôt ou tard le joug de sa servitude, non pour en
inverser simplement les termes (où l’esclave devenu maître perpétuerait l’esclavagisme)
mais pour en abolir le principe (la maîtrise de l’esclave abolit l’esclavagisme).
Sur cette thématique de l’exclusion, je recommande au passage le dernier livre - très touchant- de Sylvie Germain “Hors champ”. Vous pouvez écouter ce qu’en dit l’auteur elle-même en cliquant ici
C’est une étrange histoire, effrayante et poignante que celle de la disparition progressive d’Aurélien. En l’espace d’une semaine, Aurélien va s’estomper, disparaître peu à peu et retourner au néant. Cela débute banalement avec la panne de son ordinateur et l’annulation d’un gros travail de transcription du journal de son frère. Mais il va ensuite disparaître progressivement de l’attention de ses collègues, de celle de sa fiancée, et même de celle de sa mère… sans parler de tous ceux qu’ils croisent dans la rue. Sentiments d’injustice, de colère, d’incompréhension… la perception est subjective. Au fil des jours, le processus s’accentue. On ne pense plus à lui. Il perd de sa consistance. “C’est vrai que tu as le teint flou.” Il va ainsi perdre son odeur, sa voix, son ombre. Il devient évanescent, fantomatique. Même d’anciennes photos de lui ne retiennent plus son image. Il est de plus en plus hors champ. Et l’on ne peut s’empêcher, comme l’auteur, de penser à tous ces gens que l’on ne voit plus, qui ne comptent plus pour personne. Elle nous interroge sur notre place dans le monde, au sein de l’humanité. Qui sommes-nous finalement ? Pour qui avons-nous un tant soit peu d’importance ? Comme Aurélien, on tente dérisoirement de se consoler en se disant que l’on ne meurt pas tout à fait tant qu’il reste au moins un vivant pour se souvenir de soi …

