by Fritz
Laurent Rogero, auteur, comédien et metteur en scène, et, Jean-Marie Robine, psychothérapeute, se sont prêtés au jeu du dialogue, vendredi 27 mars… à l’iGtb. Ça a pris, peu ou prou, cette forme là…
En y mettant les formes…
Pièce en un acte
Personnages
Maëlle, la muse
Laurent, le jeune et
fougueux théâtreux
Jihémer, le vénérable
thérapeute
Le choeur
Fragment 1 Avoir des ennuis
La scène se passe à
l’iGtb, quelques chaises, une table, des fleurs… un feu brûle dans la
cheminée. Le choeur est éclairé.
Maëlle, légèrement
angoissée : Euh…, allons-y,
alors quels liens y a t-il entre Gestalt-Thérapie et théâtre ? (A
Jihémer) : Aimes-tu le théâtre
d’aujourd’hui, t’inspire-t-il dans ta posture thérapeutique ?
Jihémer, puisant dans ses
souvenirs : Eh bien, les
fondateurs de la Gestalt-thérapie ont eu des relations étroites avec le
théâtre, notamment Perls qui a eu l’occasion de faire du théâtre avec Max
Reinhart à Berlin, ce qui l’a
certainement beaucoup influencé dans sa pratique. Puis plus tard aux
Etats-Unis, il s’est passionné pour les travaux du Living-théâtre, pour lequel
Goodman écrivait des textes. Enfin, il a été terriblement séduit par le
psychodrame de Jacob Moreno… Dans les années 65/70, la Gestalt-thérapie était
engagée à fond dans les thérapies d’expression (période des premières
rencontres expérimentales de la thérapie avec le théâtre, la poésie…). J’étais
passionné par le théâtre dans ces années-là (ah, Ariane Mnouchkine…), mais par la
suite, dans les années 80-90, j’ai commencé à m’emmerder sérieusement au
théâtre, j’ai eu l’impression d’une régression des formes théâtrales…
Laurent : Je te
rejoins, Jihémer. J’ai une position à part dans le monde du théâtre. Je trouve,
moi aussi, le théâtre d’aujourd’hui chiant. Mes références sont antérieures à
ce qui se fait maintenant. Je m’y ennuie, alors j’ai quelques idées,
j’essaie d’y réagir, mais je suis peu entendu, le public ne réclame pas autre
chose, les artistes non plus. J’imagine en effet que dans les années 70, ça
bougeait davantage dans le théâtre, parce qu’il était en lien avec les
mouvements sociaux. Les artistes ne sont qu’un relais. Le théâtre est le miroir
de la société. Dans les années 80, beaucoup
d’argent a été investi dans l’art pour l’art. Et beaucoup de séparations ont
été mises : entre amateurs et professionnels, entre profanes et
éclairés… L’intermittence a aussi cassé la troupe : les comédiens sont
devenus des sortes de mercenaires individualistes. Le public a demandé progressivement
plus de confort, et maintenant on consomme le théâtre individuellement, dans
des fauteuils grand luxe, comme du cinéma. Moi, après ma formation au
conservatoire, j’ai été un acteur dirigé comme un pion par un metteur en scène
tout-puissant, alors que j’avais envie de relations, d’échanges, de tout autre
chose. Actuellement, les comédiens ont l’habitude d’être dirigés, et d’ailleurs
ils ne veulent rien d’autre, ils peuvent même être assez réticents à d’autres
propositions de travail…
Le choeur, déconcerté : Mais … il y a plusieurs théâtres, pas tous
ennuyeux, par exemple le théâtre de rue… ?
Laurent : Même dans le
théâtre de rue, on s’emmerde ou c’est très dur. Les grosses compagnies font de
grosses choses, de belles choses, mais enfin tout ça ne change rien au
problème. De petites compagnies peuvent aussi faire de petits bijoux. Mais ça
reste rare.
Le choeur, insistant : Est-ce que ça ne serait pas lié au nombre de
spectateurs ? 30 personnes ou 500, c’est pas pareil…
Laurent : Bon, alors
face à ce constat qu’au théâtre on s’ennuie, j’arrive de temps en temps à faire
bouger des choses : par exemple avec les lumières allumées dans la
salle, les comédiens voient les spectateurs, les spectateurs se voient entre
eux, et ça change… quelque chose de collectif peut apparaître, qui pourrait
être l’essence même du spectacle vivant : des acteurs vivants, présents,
ressentant et faisant vibrer les spectateurs qui influencent eux-mêmes le jeu
par la qualité de leur ouverture. Mais il y a des résistances par rapport à ça
de la part des spectateurs… mais aussi des comédiens, qui devraient se
concentrer et parler de ce qui se passe vraiment ici et maintenant dans la
relation au public.
Fragment 2 En forme… de poire ?
Jihémer : C’est la
forme qui importe et qui reste, et non le contenu. (Il raconte un souvenir) C’était un spectacle où le public était enfermé dans
des boîtes avec les comédiens… c’est la forme qui m’a frappé, et qui m’est
restée en mémoire, pas le propos…
Le choeur, qui commence à
comprendre : Ah oui, oui, comme le
spectacle de l’opéra pagaï,
qui casse les codes du théâtre avec des déambulations… et la participation
des spectateurs ?
Laurent : Oui, là où
vous vous êtes amusés, ce sont sans doute des spectacles où les spectateurs
étaient impliqués…
Jihémer, riant : Bien sûr, la première fois, il y a de la surprise,
ensuite non. Dix fois la même surprise, ça finit par ne plus vraiment en
être !!!
Laurent : Il faut un
spectacle qui implique, qui fait réfléchir sur le social… une forme de
théâtre impliquée et impliquante !
Jihémer : En fait, ce
que nous sommes en train de dire, c’est finalement : à quoi sert le
théâtre ? Qu’est-ce que l’on y cherche ?
Maëlle, revenant à ses
moutons : Oui … quelle serait la
bonne forme ?
Jihémer : Il n’y a pas
de bonne forme qui soit extérieure à la situation. Même en tant qu’observateur
d’une séance, je ne peux pas savoir ce qu’est la bonne forme, car j’y suis
extérieur. Certes on cherche à amener le patient à un endroit précis :
celui où il pourra être plus créatif, mais en chemin, la forme est à
inventer… c’est dans et par la situation que la forme prend sens.
Le choeur, qui croit
avoir compris : Au théâtre, une
même pièce jouée devant des spectateurs différents devrait en fait donner un
autre spectacle. Mais alors, on devrait donc pouvoir y retourner le lendemain
et ne pas s’y ennuyer ?
Laurent : Oui,
l’expérience est à chaque fois renouvelée, s’il y a interaction avec le public.
Ça marche, quand le public veut bien.
Le choeur, avide de
précisions : Quels sont les
signaux qui te permettent de t’appuyer sur le public ?
Laurent : S’il est
choqué, j’exagère, j’amplifie, je provoque. Je le ferre un peu, et quand c’est
suffisamment installé, j’y vais. Mais il y a une réelle difficulté du comédien
à être dans cette écoute.
Jihémer : Je
dirais à la fois dans l’écoute et la non-écoute… Un thérapeute américain
disait à propos des Gestalt-thérapeutes : « Une des premières choses
que vous avez à apprendre, c’est ne pas écouter les gens, il faut faire plus
confiance à vos yeux qu’à vos oreilles ». Moi-même, je demande parfois
comme exercice à mes étudiants de faire une séance de thérapie avec des boules
Quiès … On en revient à ce que Perls appelait la navette (shuttle), c’est-à-dire :
être conscient de toi / être conscient de moi / être conscient de ce qui se
passe pour nous. Tout cela se fait très vite pour le thérapeute. Par ailleurs,
le bon thérapeute est plutôt là où on ne l’attend pas.
Maëlle, ne perdant pas
son fil : L’utilisation des
mediums créatifs favorise-t-elle l’émergence de nouvelles formes ?
Jihémer : Les mediums
ouvrent l’accès à l’implicite. C’est intéressant, mais notre erreur est parfois
de vouloir faire expliciter les patients ensuite. Je suis intéressé à inventer
des moyens qui vont créer de la surprise et donner au patient la possibilité de
se surprendre lui-même. Ce qui donne un sens au mot et à la fonction de gestalt-thérapeute, le thérapeute des formes (sous-entendu : que
chacun a pu ou peut donner à son existence). Dans le courant des thérapies
d’expression créatrice, l’attention se focalise sur le processus plus que sur
l’objet créé. Notre attention se porte davantage sur le processus de formation
de formes, la dynamique de la prise de forme. Les formes qui adviennent sont
provisoires, ou métastables, parce que vivantes, les formes statiques, ou
stables, sont mortes …
Fragment 3 Infinitif présent
Maëlle, à Laurent : Est-ce que ce qu’évoque Jihémer rejoint ce que tu
appelles la présence, Laurent ?
Laurent, reprenant l’idée
du shuttle de Perls : Sur scène, la plupart du temps un
acteur ne ressent rien. Moi, j’essaie de faire ressentir les acteurs. Si
l’acteur est présent, il va créer spontanément la psychologie du personnage…
la présence va dans le sens d’un travail constant de conscience portée à mon
corps, à ce que je dis à mon partenaire, à ce que cela provoque dans le public.
J’oblige mes acteurs à être vivants, c’est un des moyens qui fait que le public
ne s’ennuie pas.
Le choeur, synthétique : Un certain plaisir serait-il donc
nécessaire ?
Jihémer, savamment : Le plaisir implique de l’autre, alors que la
jouissance est masturbatoire. Par ailleurs, il ne faut pas
confondre oeuvre d’art et création… Le théâtre peut aussi être conçu comme
« œuvre d’art ». C’est-à-dire quelque chose de fini et de
reproductible qui a à voir avec la culture, la séduction, le commerce. La
création peut ne pas donner de l’art.
Laurent, fermement : Pour moi, l’artiste est créateur. Et le théâtre, un
art éphémère …
Jihémer : Il y a une
excitation de la performance. Mais certaines performances deviennent vite
ritualisées, alors on retombe dans la production d’art et on n’est plus dans la
création…
Le choeur, s’emballant :
Mais le plus important dans tout ça, n’est-ce pas de donner du
sens ?
Jihémer : Oui, certes,
donner du sens… ça a longtemps été primordial pour moi dans la thérapie, mais
ça l’est beaucoup moins aujourd’hui. Ce qui l’est devenu, en revanche, c’est
aborder, synthétiser son expérience. Un des aspects de l’expérience peut être
de donner du sens, mais c’est seulement un des aspects. Le chaos et l’insensé
sont aussi des expériences.
Maëlle, pensive : C’est étonnant. Que de similitudes entre vos deux postures…
Le thérapeute aide ses patients à
« transformer leur parole en poésie, leur marche en danse », le
metteur en scène en fait de même avec ses acteurs. Chacun de vous mène un
travail sur la formation de formes neuves.
Le choeur, encore tout palpitant : C’est formidable…
Fin
- Et si vous voulez en savoir davantage sur le groupe Anamorphose : dans l’émission “Bloc Notes”, Franck Desmedt (directeur de l’espace Treulon à Bruges) décortique l’actualité culturelle bordelaise, une fois par mois. Pour la première émission du vendredi 28 novembre dernier, il avait choisi de mettre en avant l’univers du Groupe Anamorphose. Regardez l’émission en cliquant sur le lien suivant :
www.tv7.com/index.php?id_video=2784&id_fiche=267