ou la conférence-atelier du vendredi 16 avril 2010, faisant partie du cycle “Formes de la relation ” animée par Bernadette Godmer et Dominique Michel
Le conflit… inhérent à l’être humain ?
Depuis Stevenson et son célèbre Mister Hyde, on sait qu’il y a une conflictualité (latente) dans le psychisme humain ; le conflit, quant à lui, est manifeste. Au XIXe, les médecins, tenants de l’hypnose, résolvaient les conflits en influençant les patients, par la soumission, la domination de l’un sur l’autre… Avec la psychanalyse, le conflit, lutte de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, est pensé de manière dynamique ; il y a également renversement de la polarité de la relation thérapeutique (transfert) : le patient associe librement pour permettre le surgissement de sa propre conflictualité. La notion de clivage du moi (division défensive avec dénégation d’une partie de la réalité) est intéressante, car elle permet de comprendre comment un conflit impossible à tolérer en soi, va être projeté à l’extérieur de soi… Depuis M. Klein, l’existence des conflits infantiles précoces (bon et mauvais objet) est acquise. Par la suite, D. Winnicott déplace la zone conflictuelle sur la frontière du psychisme, entre le dedans et le dehors. Le lieu du conflit n’est plus intrapsychique, mais à la frontière entre le sujet et son environnement. La métapsychologie devient intersubjective. En gestalt-thérapie, la pathologie n’est plus perçue comme perturbation du sujet, mais comme perturbation des modalités de contact.
Le mot conflit s’écrit en chinois, semble-t-il, avec deux idéogrammes dont l’un signifierait
risque et l’autre chance. Et en effet,
le conflit est bien porteur de cette ambivalence.
Un risque, car on a souvent tendance à confondre le conflit avec la violence. Il en résulte que
cherchant à éviter la violence, on évite le conflit. Or on peut paradoxalement décrire le conflit comme une suspension
de la violence, par des protagonistes capables d’intérioriser la position de
l’autre, c’est-à-dire à même de freiner leurs pulsions de toute-puissance et de
rejet du différent, pour prendre en compte, voire comprendre la position
adverse. Intérioriser, c’est pouvoir suspendre la pulsion destructrice, et passer du combat au débat, et du rejet du différent à l’acceptation du
différend. Et c’est en cela que le conflit devient une chance.
Dans les
situations de conflit, plusieurs stratégies différentes sont mises en oeuvre. Certains individus vont préférer l’affrontement ou la provocation, d’autres subissent en victime, ou
vont systématiquement éviter toute situation conflictuelle, d’autres enfin sont
spontanément négociateurs… Ces différentes modalités peuvent dépendre d’un
certain nombre de facteurs circonstanciels : ce ne sont pas les mêmes
stratégies à l’oeuvre en famille ou sur le lieu professionnel, dans l’adolescence et à
l’âge adulte, dans les périodes de fatigue ou d’énergie… mais cela tient aussi
à l’éducation reçue -notamment aux manières de réagir dans les situations
difficiles qui ont été proposées dans la culture familiale-, aux contextes dans
lesquels on a grandi, aux expériences personnelles plus ou moins bien métabolisées. Ces
stratégies ou modalités de réponse sont toutes élaborées à partir d’un jeu de
forces constitutives de l’être humain… Une tendance à s’individuer, c’est à
dire devenir soi en prenant consistance et en affirmant sa singularité,
tendance qui vient s’opposer à une nécessité de s’adapter à l’autre, au groupe
social, ce qui exige souplesse et
compromis. Tout être humain doit nécessairement négocier sur ces axes
antagonistes, pour se différencier tout en restant social…
A l’extrémité
de l’axe de l’individuation, si j’impose mon avis sans tenir compte de l’autre,
sans pouvoir m’adapter à la situation, je suis dans une posture de domination,
autrement dit dans une position autoritaire, qui peut aller jusqu’à l’autocratie.
A l’opposé, si je m’adapte systématiquement au point de vue de l’autre quel
qu’il soit, sans jamais m’affirmer moi-même, je me situe dans une forme de
soumission. S’il n’y a ni affirmation, ni adaptation, si je n’ai rien à défendre
et que je ne porte pas d’intérêt à la situation de l’autre, je suis dans une
posture d’évitement, qui peut parfois être un retrait positif de protection
dans des situations objectivement perdues d’avance, mais qui peut aussi être
une attitude passive, une fuite ou un déni. Ces trois postures sont généralement
spontanées.
D’autres postures résultent davantage d’un choix, et donc parfois d’un travail sur soi : la négociation, dans laquelle il s’agit de renoncer au rapport de forces, à la victoire de l’un sur l’autre, et la coopération créative, où les diversités, les différences peuvent devenir des richesses pour les protagonistes.
Le conflit, c’est un peu, pour filer la métaphore, comme le courant électrique, deux flux (un positif et un négatif irréductibles)
qui, s’ils s’affrontent, peuvent provoquer court-circuit et étincelles, ou qui, bien
combinés, vont donner lumière, mouvement, énergie. Même dans
sa dimension positive ou créatrice, le conflit reste un choc (cf étymologie, heurter avec).
Mais certains chocs peuvent être salutaires et faire progresser…
Dans la société contemporaine, toute remise en cause est considérée comme une anomalie à corriger, tout conflit apparaît comme devant être maté, ou formaté… La méthode sécuritaire, dans sa propension à criminaliser toute forme de contestation, transforme tout conflit en affrontement, en rapport de forces : qui dit problème dit recherche de solution (définitive) et réduction de la pensée aux termes binaires pour/contre, gentils/méchants. Sortir de la logique pour/contre, c’est admettre une réalité véritablement complexe. Les réalités n’appellent pas forcément des solutions pour les éradiquer, mais plutôt des manières de faire avec elles… Il est donc plus facile d’adopter la logique de l’affrontement que celle du conflit, qui elle, suppose d’inventer des hypothèses et des modes d’actions nouveaux par lesquels répondre aux défis de situations inédites toujours renouvelées. Croire que le conflit réside dans l’affrontement, c’est croire qu’en éliminant l’ennemi, on résout quelque chose, sans comprendre que le problème que l’on cherche à résoudre englobe la situation dans laquelle on combat. Or c’est l’inclusion de ce qui résiste (versus l’exclusion) qui va permettre d’aller au-delà… Dans la logique de l’affrontement, la situation est amenée à rester identique, car enfermée dans un mécanisme d’opposition en miroir. Un conflit, en revanche, ne se réduit pas à la logique manichéenne de l’affrontement et signifie qu’il n’y a pas de solution définitive, et que c’est cette absence même qui pousse à continuer d’inventer des solutions singulières, locales, ponctuelles, inédites… car comme le disait déjà Héraclite “tout devient dans la lutte et la nécessité”. 





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