ou Jean Broustra au « pour l’instant » by Fritz
Ceci n’est que ce que ma rêverie intermittente et
attentive a retenu de cette soirée. Sans doute est-ce injuste, sans doute
est-ce incomplet, j’espère donc que Jean Broustra se reconnaîtra un peu dans le
portrait fragmentaire qui s’y esquisse
Jean Broustra, psychiatre, psychanalyste, écrivain, a bien voulu en une brève soirée reparcourir avec nous – par voies royales et par chemins de traverses – quelques-unes des étapes de sa vie, depuis l’effervescence des années 70 (comme on dit), période de la séparation de la psychiatrie d’avec la neurologie, jusqu’au présent. Voici donc quelques instantanés pris dans le flux…
Années 70, à Trieste, à Barcelone, en Grande-Bretagne, R. Laing, la psychiatrie en mouvement, l’anti-psychiatrie. Ici, c’est la rencontre avec Michel Demangeat, disciple d’Arno Stern, de l’Association d’Expression Girondine, avec Guy Lafargue, qui lui permettra de faire la connaissance de Jean-Marie Robine (à l’époque, un non-directif, influencé par Rogers, aujourd’hui l’un des représentants importants de la Gestalt-Thérapie en France). Tous trois ressentent la nécessité de proposer des ateliers pratiques et théoriques (se différenciant de l’Art-Thérapie, dont la conception est nettement pédagogique).
L’atelier d’expression
Il est nécessaire de rêver l’espace de l’atelier d’expression, de la même manière, comme le dit Bion, qu’il est nécessaire de rêver son enfant… La notion d’atelier d’expression, cadre mêlant expérience créative et dynamique de groupe, a donc été imaginée au début des années 70. Cet espace permet d’esquisser un geste pour exprimer quelque chose, mettre en forme un vécu avant de se repositionner dans une parole sur soi et sur ce qui arrive.
Ces ateliers ouvrent un nouvel espace de travail que Jean Broustra a nommé « polytope interlangagier » (théorisation qui concerne la pratique des ateliers d’expression dans la dimension thérapeutique et qui s’appuie sur la mise en jeu des congruences et des écarts entre les plans langagiers non verbaux et le jeu de la parole) où le patient, pour se sentir en sécurité, doit ressentir le cadre comme un réceptacle, un corps maternel, une peau… ainsi que la présence des animateurs. La non-directivité est la règle, même si on peut considérer qu’elle constitue un idéal inaccessible. Aucune injonction directe n’est donnée pour réaliser des productions. On utilise la peinture, l’argile, le collage, l’écriture, l’expression corporelle, les marionnettes, l’invention de récits, etc., ce que René Roussillon désigne du terme « médiums malléables ». Les matières à transformer sont à disposition dans un espace où l’on se ressent en confiance. Un participant à l’atelier, au rythme qui lui est propre, produit des objets d’argile, de peinture, etc.., au plus près, comme dit Henri Maldiney, de son « automouvement » (l’automouvement, concept phénoménologique de mise en tension du corps en désir de formation de forme, est aussi en recherche d’échange, d’altérité). Parfois il faut savoir attendre en évitant des attitudes activistes. Très en lien avec la philosophie de l’expression (Hans Prinzhorn, Max Pagès), les animateurs d’ateliers sont soucieux que puisse s’engager le plus spontanément possible la formation des formes (Gestaltung). Importance de la jection (notion empruntée à Derrida, à propos d’Artaud) par rapport à des individus pulsionnels.
Il s’agit de ne pas se laisser piéger par l’esthétique des productions. L’objet produit n’est pas une œuvre d’art (Arno Stern archive ainsi dans le « Closlieu » tout ce qui a été produit au cours de ses ateliers pendant des années). La transitionnalité de l’espace thérapeutique à l’espace public est nécessaire. Il n’est pas question d’interpréter l’objet produit en atelier, cet objet, il faut insister, ne doit pas être considéré comme esthétique (biais par où peuvent pénétrer et pénètrent de fait le marché de l’art et les marchands). Les œuvres produites bénéficient du secret, comme toute psychothérapie, ce qui veut dire concrètement qu’elles ne sont jamais montrées aux équipes soignantes ni exposées au public. Elles peuvent seulement être « utilisées » pour les publications scientifiques, et non sans l’accord des patients.
Ainsi dans ces ateliers, dans une ambiance de
respect, de non-jugement, de non-directivité, chaque participant a l’occasion
de remédier à un mode d’être-au-monde, qui demande un renouvellement.
Cette définition de l’atelier d’expression permet de poser une nette distinction entre ateliers thérapeutiques et ateliers de création. Leur cadre, en référence à D. Winnicott et W. Bion, essaie de concilier une modalité d’accueil sécurisante sans que, pour autant, s’exerce une directivité pédagogique notamment artistique.
Bibliographie de Jean Broustra...
L’écriture
apparaît dans la vie de Jean Broustra après un accident de santé en 1993.
des romans
Le bain de midi (la presqu’île, 1994), puis Salines (inspiré par Jean Laforgue, la presqu’île, 1996).
L’homme-promenade,
récit paru en 2006 aux Editions Confluences, préface de J. Abeille, dont le « héros »
Maxime Duroc, est un surveillant de parcmètres qui, à la suite d’une rencontre
avec une femme, sombre dans l’hallucination et finit en psychiatrie… a obtenu
le prix Charles Brisset (Prix attribué par le Jury de l’Association Française de
Psychiatrie)
des essais
Les schizophrènes, Editions Universitaires, j. p. Delarge, 1978
Expression et psychose, ateliers thérapeutiques d’expression (préface de Francis Jeanson), ESF, 1987. Rééd 1997, Cahiers de l’art cru 44
Ecrits sur l’expression, Cahiers de l’art cru, 2, 1987. Réédition, 14, 1991
L’expression créatrice (avec Guy Lafargue), Essentialis, Morrisset, 1995
L’expression, psychothérapie et création (préface de Roger Gentis) ESF, 1996
Abécédaire de l’expression, psychiatrie et activité créatrice : l’atelier intérieur, Erès, 2000. 2ème éd 2005
un essai poétique
Toi, psychiatre et ton corps (Avec des peintures de Jean Lascoumes), L’exprimerie, 2000
une autobiographie poétique
La vie rhizome, Le bord de l’eau, 2002
Il prépare actuellement un essai : Traité du bas de l’être