Le carnet de Fritz

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On est injuste avec les oies...

Ou l’atelier Lecture et Criture du 14 juin 2010

 On est injuste envers les oies. Les oies aiment lire et écrire  (n’ont-elles pas, pendant  des   siècles,   donné leurs plumes  et contribué ainsi, bien qu’avec discrétion et en toute humilité, à l’existence de la littérature ?) Elles aiment aussi, cela se sait peut-être davantage, le jeu.  Alors vous pensez  si  l’association des  trois leur plaît !

         Une oie, deux oies, trois oies, quatre oies, cinq oies, six oies , c’est toi ! Nous sommes justement sept participants ce lundi  de juin, au dernier atelier de la saison 2009 /2010. Pour commencer à jouer, nous n’avons pas eu recours à cette comptine bien connue des récréations, nous avons tout simplement lancé le dé et nous en sommes remis au hasard des chiffres.  Quoi qu’il en soit , il s’agit bien de progresser le long d’un parcours, un jeu de l’oie réinventé,  d’avancer de case en case et selon celle où le sort nous arrête, de se livrer à diverses activités : lectures de textes (apportés par soi, par d’autres, ou piochés dans une corbeille préparée à cet effet), exercices d’écriture menés de pair avec les autres joueurs et alimentant  une réserve de lecture susceptible de servir  ensuite, pour peu que la carte correspondant à la case sur laquelle on « tombe » (vous suivez ?) porte par exemple  la consigne : « Lire le dernier texte écrit par votre voisin de gauche ».

          Au lieu de prison ou de puits, des gages : lire une fable de La Fontaine d’une manière snob. Ou pressée. Ou encore avec l’accent marseillais : Le Coche et la Mouche prend alors une saveur très particulière, le chant des cigales se devine sous le  bourdonnement  de l’importune.

        D’abord  tranquille, le jeu s’accélère, prend  un rythme plus intense  et l’allure d’une exploration, joyeusement décousue,  des jeux littéraires les plus pratiqués : anagrammes, bouts rimés, logo rallies, textes à partir d’images, haikus à thèmes, poèmes à partir de mots librement associés, description de pays imaginaires, textes  anaphoriques…Foi d’oie, un vrai feu d’artifice ! Un bouquet final pour conclure une année où, au cours de ces ateliers d’écriture et de lecture réguliers, chacun a appris à mieux se connaître, à mettre au jour des goûts, des aspects de soi, des traits enfouis  dans la mémoire et qui, révélés, aident un peu à se comprendre. On se découvre à travers ce que l’on écrit, dans la littérature on s’explore et l’on s’ouvre  en même temps  à ce qui n’est pas soi.


         Passez-moi donc le sel, vous serez bien urbain

Et ne vous offusquez pas que ma main vagabonde

Sous vos frou-frou coquins vers votre arrière-train

Car Cupidon protège même ceux que Zeus gronde.

Si précieux pour ton âme que soit le vaste monde

Ne prends jamais l’avion qui donne l’air hautain

Voyage sur des rails, aie l’humeur vagabonde

Rêve au gré d’aiguillages, voyage par le train…

Quelques flocons volettent en boucle

Des rayons  de soleil comme des paillettes

Fin d’hiver ? Début de printemps ?


La feuille en haut à gauche

Crie plus vert que les autres

Eh bien, je la comprends !


Dans ce pays , le sol est élastique, on ne marche qu’en ayant l’air de danser, ce qui donne à tout le monde une allure extrêmement  dynamique et joyeuse. Car chaque pas en appelle irrésistiblement un autre et l’on ne se lasse pas d’avancer encore et toujours, égayé de peiner si peu, d’éprouver si peu de fatigue à projeter son corps dans la direction où l’on veut aller. On ne recule guère, comme transporté d’enthousiasme. Il ne viendrait à l’idée de personne de s’arrêter. On appelle « progrès » ce grand élan général.

Jérôme nous amuse et s’amuse à l’envi
Dans ce rassemblement où sa muse l’envie
Cette chorale étrange embarquée en coquille
Comme un navire oblong d’une petite flottille
Entourée d’oiseaux rares, de poissons improbables
Sur le mât, en vigie, des poulets consommables
Et au fond du plan d’eau l’orchestre à nouveau cloche
Dans le monde morbide et fou de monsieur Bosch.


Ne serait-ce qu’un moment

Ne serait-ce qu’un soupir

Ne serait-ce qu’un rempart contre l’ennui

Ne serait-ce qu’un chant de retour

Ne serait-ce qu’un vol de palombe

Ne serait-ce que le parfum d’un lilas

Ne serait-ce qu’un mot de trop

Ne serait-ce que la fin d’une histoire

Ce serait pourtant une sorte de paradis.

Mieux vaut en lire...

ou l’atelier-lecture du 17 mai 2010                   by Fritz

« Il y a dans lire une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c’est errer. La lecture est l’errance » affirme Pascal Quignard. Et oui, il y a eu errance, ce soir-là… autour de quelques mots, et par équipes… de nombreux détours, dérives, glissements et autres associations d’idées…

et finalement des nuages, de merveilleux nuages de titres
Demain 
: Demain les chiens, Simak ; Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… Hugo ; L’avenir commence demain, Asimov ; C’est arrivé demain, Richard Petit ; Fahreinheit 451, Ray Bradbury ; Je suis une légende, Matheson.

Roi / Reine : Les rois et les voleurs, Muriel Cerf ; Un roi sans divertissement, Giono ; Le roi se meurt, Ionesco ; Ubu roi, Jarry ; Roi de l’azur, prince des nuées… L’albatros, Baudelaire ; Prince d’Aquitaine à la tour abolie… El desdichado, Nerval ; Les obsèques de la lionne, La Fontaine ; Koenigsmark, Pierre Benoit ; Le roi Lear, Shakespeare ; La reine des pommes, Chester Himes ; La légende du roi Arthur…

Matin : Il y eut un soir, il y eut un matin... La Genèse ;Tous les matins du monde, Pascal Quignard ; Le petit matin, Christine de Rivoyre ; Les morsures de l’aube, Tonino Benacquista ; 37°2 le matin, Philippe Djian … L’aurore aux doigts de rose, Homère ; Le matin des magiciens, Bergier/Pauwels ; La promesse de l’aube, Romain Gary ; Matin brun, Franck Pavloff ; Matin perdu, Virgilio Ferrera.

Quelqu’un : J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part, Gavalda ; Quelqu’un d’autre, Benacquista ; Rastignac, Julien Sorel, Le capitaine Némo … Le bal des schizos, PK Dick ; Il, Collobert ; L’insoutenable légèreté de l’être, Kundera.

Ciel : Seigneur, faites s’abattre des grands cieux les chers corbeaux délicieux, Rimbaud ; Elévation… par delà les éthers, Baudelaire ; Le bleu du ciel, Bataille ; De la terre à la lune, Cinq semaines en ballon, Jules Verne ; Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, Baudelaire ; Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme, Verlaine ; Ce toit tranquille où marchent des colombes, Valéry ; Les racines du ciel, Romain Gary ; Les merveilleux nuages, Baudelaire ; Je suis hanté. L’Azur ! L’Azur ! L’Azur ! L’Azur ! Mallarmé ; La théorie des nuages, Audeguy ; Sur la terre comme au ciel, Belletto ; Le ciel de la Kolyma, Guinzbourg…

Et puis aussi des lectures, où il est question du Mal, du doux, des mots, des livres, de l’humour…
dont un extrait des Naufragés du Batavia de Simon Leys,  récit historique d’un naufrage au XVIIe siècle - digne de figurer dans les annales de la criminalité peu ordinaire - un livre sur le mal, la modernité du mal, et l’impérieux besoin d’éthique de toute aventure humaine. Le naufrage du Batavia (de la Compagnie hollandaise des Indes orientales) eut lieu en 1629, à proximité d’îlots de corail situés au large du continent australien. Les trois cents naufragés ne furent pas longs à tomber sous la coupe d’un des leurs : un psychopathe à la fois autoritaire, lâche et sanguinaire, qui, en trois mois, réussit à massacrer deux tiers des survivants, n’épargnant ni les femmes, ni les enfants. Les derniers rescapés ne durent leur salut qu’à la résistance d’un groupe d’hommes courageux qui refusèrent de se soumettre, et surtout à l’arrivée d’un navire parti de Java pour les secourir…Quelques “gloses” extraites de Glossaire : J’y serre mes gloses de Michel Leiris … De subtiles définitions basées sur des jeux avec les mots. Le langage y apparaît comme la préoccupation majeure de l’écrivain, l’objet même de son écriture. “Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations naturelles… En disséquant les mots que nous aimons, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et leurs ramifications secrètes à travers tout le langage.”

Un bienvenu Petit éloge de la douceur de Stéphane Audeguy 
“J’entends déjà ricaner les cyniques, les habiles, les réalistes, tous les petits malins à qui on ne la fait pas, et qui vont dire : la douceur, combien de divisions ? S’il faut défendre la douceur, c’est contre ces faibles-là, parce qu’ils sont les plus nombreux, et partant les plus forts. Mais comment la défendrons-nous ? On n’imagine pas un Manifeste, ni même un Traité de la douceur : trop de bruit, trop de gestes. L’éloge ici convient, qui fera un livre aux contours incertains, mais que la gaieté continûment inspire ; je ne sache pas qu’elle exclue la fermeté, ou la force.”

Un émouvant passage de Mes bibliothèques de Varlam Chalamov,  “Les livres sont des êtres vivants. Ils peuvent nous décevoir, nous distraire. Il y a dans la vie de tout homme cultivé un livre qui a joué un grand rôle dans son destin (…). Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité. Je regrette de n’avoir jamais possédé de bibliothèque.”

Et puis quelques bons morceaux, à la fois tendres et saignants, et néanmoins absurdes. Petit florilège où l’on vérifie que l’absurde remet les yeux en face des trous  :
J’ai soixante-dix ans ; ce n’est pas mal pour un homme de mon âge. ” Sacha Guitry 
“Ce sont toujours ceux qui auraient le plus besoin d’argent qui en ont le moins” Henri Monnier
Méfiez-vous de l’assassinat : il conduit au vol, et, de là, à la dissimulationHenry Somm 
Le baromètre est un ingénieux instrument qui nous indique le temps qu’il fait.Ambrose Bierce 
”- Seuls les idiots n’ont pas de doute. - Vous en êtes sûr ? - Certain !” Georges Courteline
Le désert ? On met du sable par terre pour que le chameau, animal maladroit qui tombe souvent, ne se fasse pas de nouvelles bosses” Alfred Jarry
Le cheval n’écrit jamais. Il parle peu et n’écrit jamais. Les mémoires d’un âne sont d’un âne (encore fût-il beaucoup aidé par la Comtesse de Ségur). Il n’y a pas de Mémoires d’un cheval. Pas même de fable express ou de description de bataille. En matière de littérature, il n’y a rien à tirer du cheval.” Alexandre Vialatte 
“La grippe dure huit jours si on la soigne, une semaine si on ne fait rien.” Raymond Devos 
“Moi l’épouser ? je t’assure que non ; c’est bien assez qu’il m’épouse !Marivaux
Sauf complications, il va mourir.Jules Renard

Enfin, pour rendre hommage à la lecture, une oeuvre étonnante, conceptuelle et touristique, de Max Sauze, L’homme qui marche, qui lit
Cette œuvre est un itinéraire poétique qui consiste à occuper l’espace en déposant des bornes le long d’une ligne virtuelle couvrant le territoire français. Cette ligne virtuelle est un dessin. 
Ce dessin représente un Homme qui marche en lisant. 
Son contour détermine un itinéraire de 3500 km. Une borne est déposée tous les 15 km environ. Il y a 250 bornes. 
Ces bornes, ponctuant l’espace, symbolisent chaque lettre d’un texte invisible et silencieux qui serait écrit tout le long de cette ligne. Elles mesurent 27 cm x 27 cm et sont constituées de livres, en partie scellés dans du béton. Pour en savoir plus, c’est ici

 

Mesclun... expérimental

by fritz  (voir la recette du mesclun
Cette fois Fritz se passionne pour des expérimentations tous azimuts
avec 

  • Un  film, Retour à Kotelnich (2003), et un livre, Un roman russe (2007 POL), d’Emmanuel Carrère :
    « Raconter une histoire en donnant corps avec des acteurs à des scènes déjà écrites, dont on connaît l’enjeu, ne m’attire pas… L’idée m’est venue de faire une sorte de documentaire, mais sans aucune feuille de route… Cette idée de retourner à Kotelnitch avec une équipe légère, et sans sujet, ou juste : « On est là, qu’est-ce qui se passe ? » me séduisait beaucoup. « C’est intéressant, mais on y verra quoi, dans votre film ? » J’étais obligé de répondre : « Je n’en sais rien, le seul moyen de le savoir, c’est de faire le film. » Ce qui a rendu l’affaire possible, c’est que j’ai obtenu l’Avance sur Recettes… (Merci, le C.N.C.) 
    L’hiver était rude, pas de chauffage, pas d’eau chaude, confits dans la gueule de bois de la veille. Pour tenir dans ces situations, il fallait picoler… Tous les matins, Philippe Lasnier (nouveau caméraman) me demandait : «Bon, alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? », et je ne savais trop quoi lui répondre… Un jour, pendant ce tournage, je me souviens d’avoir appelé Anne-Dominique Toussaint (la productrice) pour lui dire que cela ne se passait pas bien du tout, qu’on allait droit dans le mur… On est rentrés en France au bout d’un mois, avec une centaine d’heures de rushes, de quoi faire un documentaire classique… Le problème, c’est que je ne savais pas très bien ce que j’avais envie de faire… J’ai repoussé plusieurs mois le moment de me mettre au montage… Là-dessus, la rencontre avec Camille Cotte, ma monteuse, a été déterminante : on a commencé par tout visionner sans choisir. Pour cela, il aurait fallu savoir ce qu’on voulait raconter, et nous ne le savions pas et nous tenions même à préserver un peu cette ignorance, à rester aussi longtemps que possible dans ce que les psychanalystes appellent « l’attention flottante…».

    Envoyé en reportage en Russie à propos d’un Hongrois réapparu après cinquante-cinq ans passés dans un hôpital psychiatrique, le romancier Emmanuel Carrère va y rencontrer Ania qui parle français, chante et joue de la guitare, et est la compagne d’un gars du KGB local. Beaucoup plus tard, en France, E. Carrère apprend qu’Ania et son bébé ont été massacrés à la hache par un fou. Il décide alors de revenir à Kotelnitch, pour tenter de comprendre. Il filme longuement, obstinément, le repas qui suit la cérémonie funèbre, comme si sous ses yeux la réalité entrait dans la grande tradition romanesque russe, avec crimes, châtiment, passion, terreur, et … vodka. Entre reportage et autobiographie, ces divers voyages à Kotelnitch et cette rencontre avec une jeune femme  à la fin tragique entraînent E. Carrère vers ses origines… Retour à Kotelnitch est un étonnant et émouvant work in progress, un “chemin qui se fait en marchant “, et qui, de plus, fonctionne comme un palimpseste, car les strates du documentaire conduisent son auteur vers une vérité autobiographique. 

    Un roman russe se déroule pendant ces quelques mois –le temps qu’a duré la genèse et le tournage du film Retour à Kotelnitch… Cependant la trame narrative emmêle différents éléments : les voyages en Russie qu’a occasionnés ce projet de film ; l’histoire d’amour tumultueuse que l’écrivain mène à Paris, avec une jeune femme, Sophie ; l’enfance et les souvenirs plus ou moins fiables qu’il en garde, notamment sur sa relation avec sa mère, et par-delà les générations, le poids du roman familial (un grand-père émigré géorgien disparu dans des conditions énigmatiques en 1944). Un roman russe tisse sous nos yeux l’histoire d’un homme qui a reçu en héritage « l’horreur, la folie, et l’interdiction de les dire », et qui, défiant cet interdit, décide de devenir écrivain… 

  • Deux entretiens d’un psychanalyste à la trajectoire étonnante, François Roustang… dans le coffret de 14 DVD  [Etre psy], aux éditions Montparnasse 
    Entretien de 1983 
    [80 mn]: Cet entretien porte essentiellement sur la pratique de la psychanalyse : combien de temps dure une analyse, quelle est sa finalité, quelles sont les relations qui s’instaurent entre analyste et analysant, quelle doit être la durée d’une séance et que doit être le rôle de l’argent ? François Roustang compare psychiatres et psychanalystes, conteste fortement la pratique des séances « courtes » et rend compte de la situation de la psychanalyse après la mort de Lacan. Il aborde également son passage de l’état de prêtre à l’état d’analyste.
    Entretien de 2008  [51 mn] : François Roustang n’est plus psychanalyste en 2008 ; il a mis radicalement en question la psychanalyse et il est devenu hypnothérapeute. Il définit les principales différences conceptuelles et méthodologiques entre l’hypnose éricksonienne qu’il pratique et la psychanalyse.
    Si vous voulez entendre François Roustang évoquer quelques perspectives thérapeutiques à la fois provocantes et limpides,                                     
  • Et pour finir, un très sympathique  happening, au marché (magnifique par ailleurs) de Valencia, à l’automne dernier… quelques fragments de Verdi parmi les fruits et légumes, une sorte “d’opéra-bouffe” en somme… la surprise des gens, et leur émotion sont terriblement communicatives… cela donne une idée de ce qu’est le spectacle vivant, quand il est vivant. Voyez et savourez par vous-même ici

Cartes du monde

ou l’atelier d’écriture du 12 avril 2010…         by Fritz

Ars Memoriae : empreintes, traces, vestiges
«  Le vestige et la mémoire sont situés hors du temps linéaire de l’histoire. À propos du souvenir d’enfance, Freud écrit : « Il ne fait de doute pour personne que les expériences vécues de nos premières années d’enfance ont laissé des traces ineffaçables dans l’intérieur de notre âme ; mais lorsque nous interrogeons notre mémoire ou bien elle ne livre rien, ou bien elle livre un nombre relativement restreint de souvenirs à l’état isolé, d’une valeur souvent problématique ou énigmatique ». Le souvenir d’enfance ne se conserve pas intégralement. Freud parle de « traces mnésiques » qui disent bien le caractère résiduel, partiel du souvenir, car des éléments sont oubliés ou plutôt « laissés de côté ». Le souvenir d’enfance possède aussi la faculté de se superposer à d’autres souvenirs et de se cristalliser en une forme mémorielle nouvelle que Freud nomme un « souvenir-écran ». Une des fonctions de l’analyse consiste à retrouver, à partir du souvenir d’enfance, forme de vestige, l’expérience vécue. Ainsi la théorie freudienne de la mémoire se fonde sur une durabilité, peut-être même une indestructibilité des traces. Corrélativement, un présent de l’infantile, ou de l’archaïque quand il s’agit du vestige, peut s’inscrire dans l’actuel. Pierre Fédida nomme ce retour un « présent réminiscent ».
Sur ce thème, lire le très bel article de Véronique Mauron, Les dimensions du vestige, ici

Il s’est agi ce soir-là de remonter ou de descendre le temps, un peu comme dans les livres du Fleuve de l’éternité de Philip José Farmer, ou de jouer à imaginer le passé comme des territoires, qui, en s’éloignant du présent, s’enfonçant dans la mémoire, prendraient l’aspect de contrées mythologiques.
Nous avons disposé 33 cartes, des cartes de mémoire. Chaque carte avait à son verso un mot porté, pareil à une indication de direction, qui montrait un point différent, plus ou moins lointain, plus ou moins profond pour chacun des voyageurs. Nous avons retourné au hasard les cartes : goûter, ami, mensonge, Dieu, enterrement, vélo, cadeau, voyage, collection…
Les mots ont tourné comme des clés, qui ouvraient sur quoi et même quoi ? des images, des sons, des souvenirs dont parfois on se demandait s’ils étaient totalement réels, si ces portes ouvertes n’avaient pas été inventées par les clés.

« Les processions du mois d’août en pleine nuit, dans le bourdonnement des conversations et les flammes des cierges promenés distraitement dans les rues. »

“Le premier, je crois, auquel j’ai assisté… celui du petit frère de ma camarade de classe de l’époque. L’enfant très jeune s’était noyé dans la rivière qui coulait en contrebas de la maison familiale. Nous avions une dizaine d’années, la classe a été conviée à assister à la cérémonie. Impression encore très persistante d’inquiétante étrangeté. Une atmosphère lourde, une dilatation du temps, des sons, des chuchotis, des attitudes compassées, énigmatiques, une attente, des crissements de gravier dans le silence, des pierres obscures, hostiles et comme jalouses de leurs secrets…

« Au collège, l’après-midi, vers 16 heures ou peut-être un peu plus tard, pour les demi-pensionnaires qui ne devaient pas avoir le droit de quitter l’établissement avant 17 ou 18 heures, je me souviens qu’était organisée une distribution de pain en tranches molles et de pâtes de fruits, rouges et vertes, très sucrées. » 

Contrainte plus forte,  combiner dans un même texte trois parmi les mots dévoilés :  cadeau, voyage, collection

 « Vers 10 ans, j’ai reçu en cadeau le livre de voyages de Marco Polo. Il faisait partie d’une collection d’ouvrages consacrés aux voyages : Bougainville, Cook, Amundsen, Livingstone et même Cousteau. Un peu plus tard, j’ai lu, ce n’était pas un cadeau cette fois-ci, toute une collection de romans de Jules Verne, dont 20 000 lieues sous les mers , De la Terre à la lune et bien sûr Le voyage au centre de la Terre.  Quelques années plus tard, je suis parti en Espagne avec Le voyage au bout de la nuit. Mon professeur  qui trouvait que j’écrivais un français un peu trop académique m’avait fait cadeau d’un dictionnaire d’argot et conseillé de lire Céline. Bien avant tous ces voyages, j’avais essayé de faire la collection d’images qu’on trouvait, je crois, dans des tablettes de chocolat, et qui représentaient les divers peuples de la Terre. Ma tante m’avait fait cadeau de l’album avec plusieurs images déjà collées, avant de partir en France. »

 « Deux frères, ou deux amis, peu importe… L’un Jean-Emilien et l’autre Jean-Baptiste, et deux postures si nettement dissemblables … L’un trimballait dans sa voiture, une DS break qui s’étirait interminablement, toute une série d’improbables collections entassées dans des cartons de toutes tailles superposés, bouteilles vides, objets divers glanés le long des rivières, chaussures dépareillées, vieux pneus, bouts de bois ou de plastiques, bouchons, et autres infinies bricoles pouvant toujours être utiles… au point d’en oublier de laisser dans la voiture pourtant grande la place nécessaire pour faire voyager l’enfant. L’autre arrivait à bord d’une modeste 2CV grise, toujours accompagné de chien, guitare, jeu d’échec, carnet à dessins, livre de Krishnamurti et surtout d’une vénérable boîte en bois vert sombre contenant victuailles et cadeaux… »

Et pour finir une citation éclairante du poète Louis Aragon
“Je n’ai pas toujours été l’homme que je suis.
J’ai toute ma vie appris pour devenir l’homme que je suis
mais je n’ai pas pour autant oublié l’homme que j’ai été.
Et si entre ces hommes-là et moi, il y a contradiction,
si je crois avoir appris, progressé, changé… ces hommes-là,
quand me retournant,  je les regarde, point honte d’eux, ils sont les étapes de ce que je suis,
ils menaient à moi…  je ne peux dire moi, sans eux”.  

Mesclun... pédagogique

by fritz  (voir la recette du mesclun
Cette fois Fritz s’intéresse à des oeuvres directement utiles pour le psychothérapeute, avec

  • Un livre, entre autobiographie et ouvrage clinique, Le jardin d’Epicure d’Irvin Yalom, psychiatre et conteur.
    Après Le Bourreau de l’amour, Mensonges sur le divan, Apprendre à mourir : La méthode Schopenhauer, Et Nietzsche a pleuré, et d’autres, voici, traduit par les Editions Galaade, l’un des ouvrages les plus personnels d’Irvin Yalom. 
    Selon La Rochefoucauld, «le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face». C’est vrai pour le soleil, mais pas pour la mort, comme le prouve Irvin Yalom dans ce dernier livre Le jardin d’Epicure. Le lecteur peut bien sûr ne pas se sentir concerné par le sujet ou avoir très envie d’éluder : la mort, moi ? Pas question ! Il faut savoir que l’angoisse de mort est variable au cours de l’existence : elle est très présente chez les jeunes enfants ; elle réapparaît avec force à l’adolescence ; elle est ensuite oblitérée chez l’adulte par deux tâches existentielles prenantes : aimer et travailler ; elle réapparaît lors de la crise de la cinquantaine, et suscite diverses stratégies, explique Yalom : «Nous nous projetons dans l’avenir de nos enfants, nous devenons riches, célèbres, toujours plus importants ; nous élaborons des rituels protecteurs compulsifs ; ou nous nous forgeons une croyance inébranlable en un sauveur ultime
    Photo Vanité contemporaine Christian Noorbergen
    L’auteur nous entraîne au jardin d’Epicure, car pour ce philosophe, concerné par la conquête de la quiétude (l’ataraxie, du grec «ataraxia», absence de trouble ou de douleur), la philosophie n’a qu’un but pertinent : soulager la souffrance humaine, souffrance dont la cause profonde est en réalité la peur omniprésente de la mort.
    Yalom nous démontre avec beaucoup d’humanité que se confronter à sa propre mortalité incite à choisir avec pertinence ses priorités, à communiquer plus intensément avec ses proches, à mieux apprécier les beautés du monde et de la vie, et à prendre les risques nécessaires pour ne rien avoir à regretter. Le Jardin d’Épicure, avec son «regard direct et assuré porté sur la mort », propose paradoxalement une approche profondément réconfortante de la question universelle de la mort.
  • Un roman Le choeur des femmes de Martin Winkler, paru chez POL
    C’est un grand roman de formation, qui met en scène la rencontre de deux médecins très contrastés : Franz Karma, praticien d’une cinquantaine d’années, adepte d’une médecine attentive, modeste, centrée sur l’écoute et l’échange transversal soignants-patients, et Jean Atwood, jeune et volontaire interne de chirurgie gynécologique, major de sa promo qui se destine avec ambition à la réparation des corps féminins, c’est à dire « inciser, extirper », soigner « des maladies, des vraies » et sûrement pas écouter des jérémiades ou tenir des mains…
C’est un roman généreux, polyphonique, profondément humain, qui évoque le pouvoir hautement transformateur de la rencontre. Au-delà de l’intérêt de l’énigme, centrée sur un secret de famille, c’est un beau roman d’initiation au métier et à l’éthique des soignants, quels qu’ils soient…
Mais écoutez plutôt Martin Winkler lui-même ici ou consultez son site ici     
  • Une série télévisée  (une fois n’est pas coutume !) en DVD
    In treatment, titre français En analyse, dont voici une apologie
“Du lundi au jeudi, Paul Weston (Gabriel Byrne), un psychothérapeute dans la cinquantaine, reçoit ses patients chez lui.  Le vendredi, il suit lui-même une thérapie auprès de son ancien mentor, Gina (Dianne Wiest).  Chaque épisode (par tranche de cinq, un pour chaque jour de la semaine) présente en temps (presque) réel une séance de thérapie.  Le concept est simple, la réalisation épurée (pas de musique, un décor unique et des champs/contre-champs) et le résultat magistral.
Avant tout, l’originalité d’In Treatment niche dans le recadrage qu’elle effectue sur son sujet.  Non seulement le psychothérapeute se voit-il enfin proposé un rôle principal, lui qui est d’habitude abonné aux seconds rôles marquants, mais la séance de thérapie elle-même est pour la première fois au cœur de l’œuvre.  Ce recadrage d’une simplicité déconcertante permet d’observer des scènes pourtant familières (une discussion entre patient et thérapeute) d’un regard neuf et de générer une véritable réflexion (à travers les remises en question du thérapeute) sur la pratique et l’utilité même de la psychothérapie.
Cette nouvelle perspective est particulièrement mise en valeur par la forme même de l’œuvre.  La structure par épisode permet en effet d’isoler les séances et de les espacer dans le temps de façon réaliste.  Et la longueur même d’une série rend possible une écriture qui, avec ses temps morts et ses conflits en suspens, reproduit le processus de thérapie avec une fidélité que la condensation nécessaire de la fiction cinématographique ne peut que rarement se permettre.  Bien entendu, dramaturgie de base oblige, force est d’admettre que les patients du docteur Weston  aboutissent à des prises de conscience majeures en des temps records, mais le réel travail d’auto-réflexion dans le temps demeure néanmoins palpable.
Mais dans In Treatment, ce ne sont pas seulement les personnages qui effectuent un retour aux sources (de leurs angoisses). Du choix subtil des cadrages au rythme précis des champs/contre-champs, c’est la caméra elle-même qui semble retrouver cet incroyable capacité de révélation des êtres qui fascinait tant les premiers critiques de cinéma.  Et comme l’impressionnant travail d’épuration formelle de la série n’a d’égale que la complexité des sentiments et des réactions qui y sont représentés, le (télé)spectateur est ainsi invité à être attentif au moindre mouvement, à la moindre expression faciale ou intonation de personnages troublés et souvent contradictoires.  Pour reprendre la belle expression du critique Béla Balázs, c’est toute la partition visuelle de la vie polyphonique qui s’offre à nouveau à nous sur notre petit écran, à raison de cinq séances par semaine.”  Bruno Dequen, in 24 images
  • Une expositionmarco decorpeliada, Schizomètres  à la Maison Rouge, jusqu’au 16 mai 2010, qui est aussi un gag assez drôle… Voici l’argument

marco decorpeliada (1947-2006), catalogué malade mental, a produit une série d’œuvres singulières en rapport avec les diagnostics qui lui ont été appliqués. Il réplique à cet étiquetage en établissant une correspondance terme à terme entre les codes attribués aux troubles mentaux dans le DSM IV, et ceux – les mêmes ! – des produits du catalogue PICARD SURGELES : à « 20.1, Schizophrénie, type catatonique continue », il répond « 20.1, Crevettes Roses entières cuites » et à « 42.0, Trouble obsessionnel compulsif (TOC)», il réplique «42.0, Carottes en bâtonnets cuites vapeur ».Il traque les manques criants de la nosographie sur des portes de congélateurs et il identifie la classification comme calcification avec un squelette. Sa production artistique prend le savoir classificatoire psychiatrique à son propre jeu dans une guérilla joyeuse, ironique, parodique, spirituelle, et néanmoins d’une rigoureuse logique.

En réalité, le nom de Decorpeliada, censé désigner un malheureux familier des hôpitaux psychiatriques, auteur d’un journal et de fiches de survie, a été bricolé à partir des noms des membres de l’Ecole lacanienne de Psychanalyse, participants d’un OuPsyPo, Laurent Cornaz, Dominique de Liège, Yan Pélissier, Jacques Adams et un pataphysicien notoire Marcel Benabou, membre du très célèbre OuLiPo. Cette mise en dérision du DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental disorders) inventive, poétique et drôle n’est pas pour nous déplaire.

  • Et pour finir, et à toutes fins utiles, un authentique générateur de rêves, à essayer ici, après l’avoir alimenté en anglais 

Lire, c'est guérir

ou l’atelier lecture du 15 mars 2010    by Fritz
Et si 
les livres pouvaient soigner ? C’est un peu le postulat  de cet atelier lecture : considérer à l’instar de Marc-Alain Ouaknin, auteur de Bibliothérapie, et de Stéphanie Janicot, Cent romans de première urgence, que nous pouvons trouver dans les livres ce qui nous aide à vivre et, pourquoi pas, nous guérit de nos souffrances. Des mots contre nos maux…

Par exemple, quel livre « soignerait »  celui ou celle qui se plaindrait de n’avoir pas de chance ou bien de s’ennuyer ?  Celui ou celle qui aurait des difficultés à supporter père et /ou mère, à s’entendre avec frère(s) et/ou sœur(s) ? Chacun est convié, au début de cette soirée du 15 mars, à chercher dans ses propres lectures celles qui pourraient secourir en de telles circonstances, celles qui l’ont éventuellement  aidé  lui-même.
C’est un exercice ardu. Que faut-il recommander ? Des livres résolument positifs, réponse  « rose »  à la question soulevée ? Des livres qui proposent des situations analogues dont les personnages sortent  vainqueurs, ayant surmonté toutes les souffrances, démêlé tous les nœuds de vipères (Tiens ! Mauriac n’a pas été cité…) ? Ou encore des textes qui offrent un reflet tellement épouvantable, une version si terrible de ce que le lecteur traverse dans sa propre existence que son drame personnel s’édulcore, pâlit par comparaison et qu’il ne peut que se rasséréner, tant il est vrai que le tragique d’une œuvre a parfois cet effet réconfortant, revigorant ? Quelque chose du débat entre allopathie et homéopathie traverse cette séance. On s’improvise médecin de l’âme, les prescriptions fusent… ou sont plus lentes à venir.
Ardue en effet est aussi l’exploration de la bibliothèque intérieure, dont les rayons sont souvent plongés dans l’ombre du temps.  Le surgissement d’un titre est un peu aléatoire, venant du fond d’une expérience personnelle ou d’une connaissance  plus  théorique, que l’on ait, d’ailleurs, lu ou non le livre suggéré.
Voyons de plus près ces « ordonnances » : le lecteur de ce blog pourra se reconnaître dans le choix des  participants ou le désapprouver et, pourquoi pas, apporter sa contribution à la petite « bibliothèque de secours » constituée ici. Il en constatera l’oscillation entre deux pôles. Ainsi le pauvre individu pris dans la tourmente des relations familiales se voit-il invité à lire les souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol ou bien Vipère au poing d’Hervé Bazin. Le récit biblique de la lutte fratricide entre Caïn et Abel, Anna Soror de Marguerite Yourcenar, Le grand Cahier d’Agota Kristof.  Celui qui est persuadé d’être vraiment malchanceux, peut se plonger dans les récits de la Kolima de Varlam Chalamov, les textes d’Epictète, les romans de Dickens, ou encore Suicide, mode d’emploi.  Ou alors au contraire, dans L’Arbre aux haricots de Barbara Kingsolver,  livre optimiste paraît-il, les romans de Giono pour son évocation d’un bonheur simple, à portée de main, La stratégie du choc de  Naomi Klein, qui en éveillant la colère produit un effet stimulant, donc bénéfique.
Pour combattre l’ennui, outre le fait même de lire, sont recommandés : L’Ennui de Moravia, les « bons » polars , Voyage au bout de la nuit de Céline, Trois hommes dans un bateau de Jérome K.Jérome, Le Comte de Monte-Cristo, roman justement fameux d’Alexandre Dumas, l’extraordinaire Bourlinguer de Cendrars, Chroniques martiennes de Ray Bradbury, Le Seigneur des anneaux
Si l’on veut guérir de la conviction que l’amour est une souffrance, on  lira avec profit Casanova, un guide de philatélie, des poèmes d’Aragon, ou de Pablo Neruda. Albert Cohen, bien sûr (Solal, Belle du seigneur ), ou Proust ;  Le Diable au corps, de Raymond Radiguet, mais surtout L’Amour fou d’André Breton pourront être envisagés comme remède.
Italo Calvino s’est intéressé, au début de son roman Si par une nuit d’hiver un voyageur, à ce qui se passe dans la tête du quidam entrant dans une pharmacie - pardon, une librairie ! -  bien décidé à acquérir un certain livre et devant pour cela résister à tous les autres, qui l’assaillent, lui font de l’œil, ou dont la présence est comme  un reproche muet. L’inventaire de ces ouvrages plus ou moins nécessaires est d’une justesse et d’une drôlerie extraordinaires.  Parmi eux se trouvent « les livres- faits- pour-d’autres-usages-que-la-lecture », ce qui ne laisse pas d’intriguer  et  incite à demander ce que chacun mettrait sous cette définition.  Un sous-inventaire amusant est dressé :  Le code du travail, les livres réservés au travail (où l’on voit que le mot « lecture » est réservé à ce qui procure du plaisir), les livres de droit (encore que ceux-ci puissent être passionnants quand ils traitent de la jurisprudence), de cuisine, les modes d’emploi. Les ouvrages traduits dans une langue que l’on ne comprend pas. Les coffee table top books, uniquement destinés à  être exposés sur une table de salon. Et, bien sûr, ceux qui calent une armoire, remplacent un pied de meuble. Heureusement, ces livres-là ne font pas oublier les vrais.
La deuxième partie de la soirée, consacrée aux lectures à voix haute, a permis d’entendre et de savourer :
-un  délicieux conte philosophique de Quim Monzo, La Mycologie. Vous êtes-vous déjà demandé ce que vous souhaiteriez obtenir si vous rencontriez, hypothèse à ne pas négliger, une créature féérique capable d’exaucer vos désirs ? Cela mérite réflexion, soyez-en certain.
- Quelques lignes d’une concision parfaite sur le sort de la fillette d’Emma et Charles Bovary après la mort de ses parents. Tout l’art de Flaubert est résumé en ces trois phrases de l’excipit de Madame Bovary qui contiennent en germe  une œuvre entière. ( Deux romans intitulés  Mademoiselle Bovary, l’un de Raymond Jean, l’autre de Maxime Benoît-Jeannin ont été publiés, signalons-le au passage.)
-De belles pages de Chronique des sept misères de Patrick Chamoiseau, pour (re)découvrir la littérature créole antillaise à travers un de ses auteurs les plus engagés dans la défense et illustration de la « créolité ».
- Une autre invitation au voyage avec le Guide des Cités Obscures (avec carte !) de Schuitten et Peeters, qui nous entraîne dans une découverte d’Alaxis, Blossfeldtstad, Calvani ou Xhistos. Nous apprenons notamment l’existence de lieux de Passage, permettant d’accéder au Continent Obscur : métro Arts et Métiers à Paris, Palais de Justice de Bruxelles, cour du Musée Fesch à Ajaccio…
-Le début de Baleine de Paul Gadenne, où une baleine blanche échouée et déjà corrompue par la mort fait énigme.
-La préface des Monologues du vagin d’Eve Ensler, le livre ayant été acheté le jour-même pour les besoins d’un travail particulier sur les femmes.
-Des poèmes tirés de Chansons pour elle
et autres poèmes érotiques de Verlaine. (Notons que le Printemps des poètes cette année avait pour titre « Couleur femme ».)
-Et pour terminer, un extrait de l’émouvante réflexion de Pierre Sansot sur le temps de la vieillesse dans Ce qu’il reste.

On le constate, une fois de plus l’éclectisme a prévalu, la diversité était reine. Noms d’auteurs et de personnages, titres, phrases lues flottaient  dans l’air de l’Igtb, tissant autour de nous et avec nous, avec nos propos, nos rires, nos curiosités, une atmosphère au moins aussi chaleureuse et réconfortante que le bon feu qui brûlait dans l’âtre. N’est-ce pas là aussi un bienfait des livres ?

Lire délivre...

ou l’atelier-lecture du 18 janvier 2010  by Fritz

Autour d’une collation éclectique  -soupe de lentilles, sushis, brochettes et saké, tarte aux pommes et lardons – chacun est convié à s’interroger sur cette passion, « ce vice impuni » (Valéry Larbaud) qu’est la lecture. « Jusqu’où êtes-vous allés  pour un livre ? »
Jusqu’à le
voler, jusqu’à en oublier de boire et manger. Jusqu’à le traduire, ou encore le réécrire en gros caractères parce qu’on n’ accepte pas qu’ une personne chère qui y voit mal ne puisse le lire. Jusqu’à ne pas le lire, c’est-à-dire s’abstenir durant la semaine pour mieux le retrouver et le savourer  chaque vendredi et dimanche soir, dans le train. Jusqu’à l’écrire, dans des trains justement, en Inde où ils vont lentement. Le titre de ce livre ? Spirale.

Belle figure que celle de la spirale. Plaçons cet atelier du lundi dix-huit janvier sous ce signe, cette image. C’est le mouvement même selon lequel il se déroule : entre égotisme –quel lecteur suis-je ? Que dit de moi ma pratique de la lecture ?- et ouverture à l’expérience d’autrui, parfois proche, parfois si radicalement différente. Mouvement double mais harmonieux dont le rapport avec l’infini dit quelque chose du plaisir toujours renouvelé  de la rencontre et de l’échange que proposent ces soirées.

Lecture, plaisir solitaire.  La « pause lecture favorite » nécessite souvent le retrait, le repli : dans son lit, son bain, sa chambre, la solitude est recherchée comme une condition indispensable, on coupe s’il le faut le téléphone. Mais on peut lire aussi dans un train, un autobus, à la plage, et l’on est alors seul parmi d’autres, revendiquant un certain quant-à-soi et, en même temps, acceptant les possibilités d’effraction du monde environnant, ne l’envisageant pas comme une menace, s’ouvrant au contraire à ses invites, ses incitations à vivre.  Ne voulant  rien perdre des deux « espaces » d’existence, jouissant de chaque « retour » du monde momentanément aboli par la lecture, chaque signe de la vie concrète, insistante, appelante, à laquelle le plus beau livre ne saurait faire concurrence. Le jardin et ses multiples sollicitations — jeux de la lumière dans les feuillages, chants d’oiseaux, parfums surgis à la faveur d’on ne sait quel subtil mouvement de l’air— offrent une image particulière de cet art de conjuguer les bonheurs.

Alors que pour certains la nature du livre détermine les conditions de la lecture  (on ne lit pas le matin, par exemple, les mêmes livres que le soir parce que la disponibilité intellectuelle ou les attentes profondes ne sont pas les mêmes), pour d’autres, le lieu ni le moment n’ont vraiment d’importance. A la question : « Qu’est-ce qui peut vous arracher à votre lecture ? », ceux-là répondent : « Tout ! ». Le mot d’« arrachement » ne leur convient d’ailleurs pas, ils ne souffrent guère d’être arrêtés. Mais l’histoire ? disent d’autres. L’histoire qui captive, tient en haleine, vous attache au sort des personnages ? (« Le jour le plus triste de ma vie, disait O. Wilde, est celui de la mort de Lucien de Rubempré. » ) L’histoire, «  on s’en fiche », déclarent  ces lecteurs détachés, « l’intérêt du livre se situe ailleurs ! ».

Lecture, plaisir solitaire. Lecture, plaisir partagé. Sans ce partage, aurait-elle le même sens ? On lit pour soi,  mais on lit également pour parler de ce que l’on aime lire, pour s’en servir parmi les autres (sans que cette dimension utilitariste soit à mépriser), indirectement ou directement, contribuant ainsi à la circulation des textes qui nous ont charmés, transformés, qui nous accompagnent comme un viatique.

Le mouvement de décentrement de la spirale, c’est aussi cette lecture offerte, ouverte. Textes complets courts  ou  morceaux choisis dans des textes plus longs, la lecture à haute voix a la part belle au cours de la soirée. Se succèdent ainsi, au gré des choix de chacun, sans autre  mot d’ordre que celui de la fantaisie personnelle, des textes très variés : le chapitre intitulé « Le parapluie » dans Dernières Nouvelles des choses de Roger-Pol Droit, telle page des Anneaux de Saturne de W.G. Sebald, d’une sourde mélancolie, ou telle autre, résolument solaire, Retour à Tipasa d’Albert Camus. Camus, à qui l’on rend hommage ces temps-ci, car il y a cinquante ans qu’il a disparu. Cliquez ici Noces_a_Tipasa pour lire ou relire ce texte, saturé de joie de vivre : une évocation poétique et sensuelle de la communion de l’homme et de son environnement...

On rit avec Henri Michaux et sa Mitrailleuse à gifles,  Umberto Eco et son Comment ça commence, comment ça finit, Alphonse Allais qui nous emmène en Islande pour assister à l’échec de l’hybridation des loups et des phoques (Oeuvres Anthumes),  Maupassant  nous narrant l’histoire d’Un condamné à mort décidément très heureux, ou ces deux moines d’un conte japonais ayant rencontré une femme sur leur chemin… Rires de sagesse et de folie…

Des réseaux ténus se  tissent parfois, d’un texte à l’autre, où l’on admire le hasard de rapprochements qui rendent rêveurs. Par exemple entre un extrait de nouvelle d’Annie  Proulx ( C’est très bien comme ça) et une page des Carnets d’Albert Cohen (celle du 18 janvier 1978) évoquant tous deux le désir d’enfant et les formes qu’il peut prendre lorsqu’il ne se réalise pas. Une petite pièce de Jean Tardieu, tirée de La comédie de la comédie, et intitulée  Monsieur Moi, dialogue avec un brillant partenaire, surprend par la vision humoristique, ironique,  de la relation thérapeutique, que semble proposer l’auteur : interprétation imprévue qui ne manque pas de sel en ce lieu. Dans une succession parfaite bien que non concertée, après le théâtre vient le cinéma et, comme un dessert, un scénario de court  métrage au goût de confiture d’oranges et de mûres (Configures).

Le hasard  nous a montré avec quelle bienveillance il accompagne les ateliers du Pour l’instant. N’a-t-il pas placé sur le chemin de l’un d’entre nous, un livre de poche détrempé, qui fut ramassé sans hésitation et emporté,  au sec dans un sac ? Cross booking (ou bookcrossing) inattendu, d’un genre un peu différent, et qui pourrait faire croire à un clin d’oeil de la providence. Que nous dit ce livre sauvé des eaux et de l’abandon (il s’agit de La Bête dans la jungle d’Henry James), ce livre venu à notre rencontre ? Qu’un livre, comme saisi d’une existence autonome, peut échapper  à  celui qui croit le posséder ? Que son destin est fragile, précaire ? Ne dit-il pas surtout qu’il existe de par le monde des gens qui pensent qu’on peut l’emporter avec soi, partout, comme un indispensable accessoire pour bien vivre… au risque de le perdre ?  D’autres passionnés donc, et amoureux des textes. Des frères en lecture.

                                                             Le livre adopté

Pour ceux que ça intéresse, une très belle exposition d’Alain Fleischer sur la
lecture et les lecteurs ces jours-ci à la BNF

Mesclun... lumineux et brutal

by… Fritz
(voir la recette du mesclun)
avec
  • un DVD, Valse avec Bachir d’Ari Folman… très beau film-documentaire d’animation qui met en scène un travail douloureux de recomposition du passé et une réflexion poétique (la seule qui semble possible) sur la guerre en général, et sur celle du Liban en particulier.
    Qu’ai-je donc fait à Beyrouth, en septembre 1982, pendant le massacre perpétré par les chrétiens phalangistes dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila ?” s’interroge Ari Folman, mobilisé par l’armée israélienne lors de la première guerre du Liban. Son investigation prend la forme autobiographique de ce ” documentaire animé”, onirique et psychanalytique, où le graphisme, les couleurs et les sons parviennent à traduire les errances du récit entre présent et passé, et celles du psychisme entre cauchemars, fantasmes et vérités. Car non seulement les souvenirs d’Ari, le narrateur, se dérobent, mais ceux des anciens soldats qu’il retrouve et questionne, paraissent eux-mêmes flotter dans les eaux troubles et jaunes de la mémoire et des images re-construites a posteriori. Ainsi les intérêts de Valse avec Bachir sont-ils pluriels, par la singularité de son esthétique, la dénonciation par l’absurde de la guerre qu’il propose et la catharsis artistique qu’il permet, mais en outre par une intéressante illustration du mécanisme de défense qu’est la déréalisation : tout le film tend à décrire cette sensation, depuis la distorsion fantasmatique des témoignages jusqu’à l’hyperréalisme halluciné des scènes de guerre. Le film évoque également la culpabilité, liée à la question de la responsabilité israélienne face au massacre de Sabra et Chatila. 

  • La bande-son, que l’on doit au compositeur allemand Max Richter, contribue largement à l’effet d’envoûtement onirique de ce film. On y retrouve, outre des morceaux poétiques, hypnotiques ou graves, deux tubes des années 8O, This is not a love song et Enola Gay. (échantillon à voir et écouter)

  • En septembre 1982, après dix années sans avoir rien écrit Jean Genet accompagne à Beyrouth Layla Shahid, devenue présidente de l’Union des étudiants Palestiniens. Le 16 septembre ont lieu les massacres de Sabra et Chatila par les milices libanaises, sous l’oeil complice des soldats israéliens qui viennent d’envahir et occupent le Liban.
Le 19 septembre, Genet est le premier Européen à pouvoir pénétrer dans le camp de Chatila. Dans les mois qui suivent, il écrit “ Quatre heures à Chatila“, publié en janvier 1983 dans La Revue d’études palestiniennes. Ce texte magnifique, réquisitoire implacable contre les responsables de cet acte de barbarie, ne commence pas par évoquer l’horreur du charnier. Il commence par le souvenir des six mois passés dans les camps palestiniens avec les feddayin, dix ans avant le massacre de Sabra et Chatila. 
Jean Genet :« Sans doute j’étais seul, je veux dire seul Européen avec quelques vieilles femmes palestiniennes s’accrochant encore à un chiffon blanc déchiré, avec quelques jeunes feddayin sans armes. Mais si ces cinq ou six êtres humains n’avaient pas été là et que j’aie découvert cette ville abattue, les Palestiniens horizontaux, noirs et gonflés, je serais devenu fou. Ou l’ai-je été ? Cette ville en miettes, et par terre que j’ai vu ou cru voir, parcourue, soulevée, portée par la puissante odeur de la mort, tout cela avait-il eu lieu ? ». Lire le texte intégral de ‘Quatre heures à Chatila’  de Jean Genet ici

    Les premières images de Valse avec Bachir sont saisissantes. Une meute de chiens noirs, yeux jaunes et babines retroussées, que rien ne semble pouvoir arrêter, parcourt les rues d’une ville noire dominée d’un ciel ocre. Cette scène trouve son explication dans la séquence suivante, située dans l’atmosphère feutrée d’un bar de nuit où un homme décrit à l’un de ses amis, prénommé Ari, ce qui se révèle être un cauchemar récurrent. Conscrit lors de la première invasion israélienne du Liban, en 1982, il avait pour mission d’abattre tous les chiens qui, postés à l’entrée des villages, signalaient par leurs aboiements l’arrivée des soldats. Ce récit inaugural par la manière dont il ménage la sensation brute de l’effroi et l’épanchement de la parole définit le projet narratif et esthétique du film.

     


Eclats de lire...

Ou l’atelier lecture du 16 novembre 09   By Fritz

     
     Entre Halloween et Noël, autour d’une citrouille transformée… en soupière, l’occasion nous est donnée  de retourner en enfance, l’enfance de notre goût pour la lecture. Cette soirée est  en effet une sorte de retour aux origines : quels livres nous ont émus, entraînés ailleurs, aidés, fait rêver, rire ou pleurer ? Quelles  œuvres ont ouvert en nous cet appétit  inépuisable, ce désir sans cesse renouvelé ?  

      Chacun  évoque des titres, et  des souvenirs, de livres désormais absents pour la plupart  ( si un exemplaire de Mon premier Dictionnaire et une méthode d’Allemand pour élèves de cinquième sont offerts  à nos yeux  attendris, comme on regrette en revanche la disparition du premier album de Bécassine, des Jules Verne en série ou d’un certain Petit Chat barbouilleur!)  mais dont l’empreinte est restée profonde. Ils ont  suscité des émotions dont on éprouve encore  la force, à peine atténuée, pour peu qu’ils surgissent de nos mémoires !  Et ils surgissent, d’abord sagement, en ordre si l’on peut dire. Mais voici que peu à peu, tandis qu’on écoute autrui  -tant de livres sont communs ! - ,  ils se pressent en foule et que se produit alors un ravissement joyeux, une surprise. Le passé s’éclaire, tout à coup, comme si s’allumaient les unes après les autres des lampes colorées qui ressuscitent sous leur halo tel ou tel moment, des lieux, des êtres … et un petit personnage autre que le moi présent : l’enfant que l’on a été . Pourquoi ne pas avoir pensé à parler de ces livres aimés  ? On les avait donc oubliés ? Mais non, justement, puisqu’ils se présentent dans toute leur fraîcheur, provoquant ces « légères secousses au cœur » dont parle Maupassant… On se rappelle secrètement une image, le contact d’un certain papier… Un soupçon traverse l’esprit : et si tous les livres avaient compté ?  Voilà pourquoi  peut-être, on lit des livres. Pour s’en souvenir longtemps, pour qu’ils vous habitent, soient comme une part de vous-même.

     Et peu importe qu’on n’y ait pas toujours compris grand- chose. Que l’on ait associé, en dépit de ce qui les sépare, Sinouhé l’Egyptien et Le Roman de la momie, peut-être pour leur merveilleuse opacité, pour l’expérience poétique qu’est souvent la lecture durant l’enfance. Ainsi, la description  de la momie,  on s’en rend compte grâce à une lecture à voix haute, est une énumération de termes plus énigmatiques les uns que les autres, propres à enchanter l’imagination. Les premières pages d’Alice au pays des merveilles permettent  à tous de  replonger délicieusement dans ce monde bizarre, qui a pu autrefois réconforter certains en raison de son étrangeté même, tandis que d’autres ont mis plus longtemps à en percevoir le charme. Au cours de la soirée, d’autres lectures encore : Saint-John Perse, Giono, Dickens, indispensables moments de découverte et de plaisir.

    Une joie durable s’ensuit de ces évocations et de ce partage. Telle est aussi finalement la vocation de cet atelier de lecture  (et de l’atelier d’écriture) : « J’imagine » disait Barthes*  « une sorte d’utopie où des textes (…) circuleraient dans de petits groupes, dans des amitiés, au sens phalanstérien du mot, et par conséquent, ce serait vraiment la circulation du désir d’écrire, de la jouissance d’écrire et de la jouissance de lire, qui ferait boule… »

*Dialogue reproduit dans le tome III des Œuvres complètes  de Barthes et cité par Georges Picard dans  Tout le monde devrait écrire.

Au grenier...

Ou l’atelier d’écriture du 12 octobre 09             by Fritz

(Cliquez sur les images pour les voir en plus grand)

”Le souvenir est un poète, n’en fais pas un historien”. Paul Géraldy

A l’iGtb, on a la conviction que lire, écrire et échanger à ce propos, reste essentiel. Quelques propositions ont été faites aux participants pour aller ”à leur propre rencontre”, et redécouvrir, à travers les mots, des sensations singulières… Voici quelques bribes et débris de mémoires…

Dans notre grenier, il y a eu des boîtes… 

”J’ouvre la boîte de carton  recouvert de papier  imitant le lézard, d’un vert poussiéreux et dont les coins s’effilochent. Le couvercle bascule vers l’arrière, à peine  retenu par les charnières prêtes à céder.   La boite paraît presque vide. Une grande photographie en couleur est posée sur le fond.  Un paysage, strié de longues raies jaunes et plutôt flou. Sur  la photo sont posés un bouton de manchette en nacre, une bêtise de Cambrai, un petit, tout petit sachet de papier Kraft à peine renflé en son milieu et qui, une fois ouvert, livre une étiquette aux caractères –chiffres, lettres- tellement pâlis qu’ils sont impossibles à lire, et une agrafe du genre de celles qui ferment les soutiens-gorge.”

” Vers ma dixième année, mes parents tenaient un magasin de chaussures. Il y avait dans l’arrière-boutique une sorte de mezzanine encombrée de boîtes de chaussures. J’ai passé un après-midi entier à ouvrir les boîtes et à les refermer. Il y en avait une où il n’y avait rien, je crois.”

“Dans cette boîte en métal oxydé qui appartient à ma mère, il y  a un petit cochon musicien, vêtu d’une marinière de feutrine un peu décolorée et d’un tout petit béret à pompon rouge. Il tient debout et quand on remonte la clé qu’il a dans le dos, il tressaute et agite nerveusement son archet au dessus de son minuscule violon pendant quelques minutes, avant de le laisser retomber ballant  après un dernier soubresaut. Il y a quelque chose d’assez pathétique dans cette agitation mécanique, silencieuse et éphémère. ”(…)

Quelques objets exhumés des mémoires…

 ”Un  hachoir à viande. Un petit moulin à musique. Un vieux bénitier. Une trottinette. Une bouillotte.

Le hachoir. Ma grand-mère prépare une farce. Le jaune d’œuf se mêle à la viande rouge, rose  et blanche, au blanc de la mie de pain trempée dans du lait, au vert du persil. Le bruit est un gargouillis réjouissant. Ma grand-mère enfonce ses doigts dans l’espèce d’entonnoir qui surmonte le hachoir. Lorsqu’elle les en ressort, ils sont  gluants et comme ensanglantés. J’ai un peu peur qu’elle les laisse happer par les lames.”

“Un plumier de bois - le mot plumier y est pyrogravé en écriture anglaise. Un encrier fêlé de céramique blanche.  Une plume sergent-major fine au bout de son porte plume de plastique un peu renflé. Un buvard rose pâle recouvert de signes inversés et énigmatiques à l’encre violette… et cette protubérance tatouée de violet elle aussi sur la première phalange du majeur.”

Des odeurs anciennes…

”Mon odeur d’enfance, c’est celle de l’essence de térébenthine. De temps en temps, avec ma grand-mère, nous vivions une grande aventure : nous allions acheter, à l’usine qui la fabriquait, une bouteille d’essence de térébenthine. Il fallait d’abord descendre vers la rivière par un raidillon, puis traverser sur une passerelle branlante. Ensuite, un chemin nous menait jusqu’à la route goudronnée que nous suivions sur quelques centaines de mètres. Au loin, on apercevait de hautes cheminées de briques. C’est là, dans un mystérieux labyrinthe de bâtiments roses tout imprégnés de l’odeur de résine distillée, que l’on fabriquait  le mystérieux  liquide dont l’odeur, aujourd’hui encore, me paraît une des plus merveilleuses créations de l’activité humaine.”

”Cette petite boîte cylindrique en aluminium contenait un bloc translucide, assez semblable à de l’ambre, et protégé d’une petite peau de chamois. C’est une odeur très singulière que celle de la colophane*, et une matière étrange, se transformant en poussière blanche lorsque l’on y frotte activement les crins de l’archet… Avec elle, s’ouvre tout un univers de gestes, tout un rituel de préparatifs, de soins à donner à l’instrument qui repose comme dans un petit cercueil dans son étui de velours bleu… Sans cette résine odorante, l’archet ne rendrait tout simplement aucun son sur les cordes du violon. ” 

(*le saviez-vous ? Le nom vient de Kolophôn (une cité grecque antique de l’Asie mineure) d’où l’on tirait cette substance. Dans les Landes de Gascogne, où elle était produite en quantité, la colophane portait le nom gascon d’arcanson, qui est à l’origine du nom de la ville d’Arcachon.)

Des livres fondateurs…

”Le titre a disparu. Il devait s’agir des Voyages de Marco Polo. Qui me l’avait offert ? je n’en sais rien. Un livre grand format parsemé d’illustrations à toutes les pages. Où pouvais-je le lire, sur la terrasse ? posé par terre, sur la table où l’on déjeunait et dont rien ne reste dans ma mémoire ? dans ma chambre ? les pages sont devant moi, le jeune homme quitte Venise, le jeune homme est reçu chez le grand Khan, il voyage et revient, et en prison dicte ses mémoires. C’est donc comme ça, on voyage, on vit, on écrit. Tout se résume à un livre écrit en prison avant de mourir.”

”C’est un petit livre d’or. C’est ainsi que s’appelait cette édition de livres pour enfants… j’en ai oublié le titre mais je revois assez nettement les  images réparties sur la page,  des illustrations colorées, profuses, avec des personnages farfelus de toutes sortes, de toutes tailles, vaquant à des activités très diverses. Le texte au bas des pages s’affirmait en première personne. J’aime les voitures, les bateaux, les trains, les gens… Je feuilletais ce livre, blottie dans un tonneau qui servait de niche au chien des voisins. Ce lieu avait quelque chose de contenant, de chaleureux. J’y étais bien, recroquevillée à l’abri, les genoux au menton… et le monde, ainsi perçu, dans son incroyable diversité, avait pour moi quelque chose de fascinant.”

Des paysages intimes…

”Au loin, à perte de vue, la forêt de pins avec ses taches de couleur ; en elle toutes les nuances du vert, tous les rythmes que les vents impriment aux branches.  Mais le plus extraordinaire de cette forêt, c’est ce que l’on ne voit pas et qui, on le sait, y vit : les lions qui attendent leurs proies, tapis dans l’ombre ; les guépards perchés sur les plus basses branches, prêts à bondir au premier frémissement de l’herbe ;  les vols de palombes tournoyant au-dessus des palombières enchantées.”

”C’est un champ d’anémones rouges, mauves, bleues… presque à perte de vue, un champ coloré, intense, impressionniste. Des touches, des taches, mouvantes, vibrantes… et dont quelqu’un vêtu de serge grise, courbé, mains calleuses, terreuses, prend soin…”

Mesclun ... de fin d'été

 by Fritz

Rappel de la recette du mesclun : La salade est déjà un mélange de divers ingrédients que l’on assaisonne… avec du sel, donc. Mais alors le mesclun, c’est un mélange de salades diverses… c’est dire ! Bref, vous trouverez sous cette rubrique et de loin en loin, des mélanges divers, éventuellement salés, sans liens apparents si ce n’est justement qu’elles ont un certain goût, de choses lues, vues ou ouïes, par ci par là… les miscellanées du docteur Fritz, en quelque sorte.

avec cette fois

  • un auteur japonais contemporain Haruki Murakami et quelques-unes de ses oeuvres, dont le roman “La fin des temps

Roman qui nous plonge, en alternance, au cœur de deux mondes. Dans l’un, un vieux savant excentrique, spécialiste du cerveau, charge un informaticien de coder les programmes relatifs à ses travaux ultra secrets et, selon leur auteur, d’une importance capitale. Dans l’autre, le narrateur est nouveau venu au sein d’une mystérieuse cité ceinte de hautes murailles, de laquelle seuls peuvent sortir les troupeaux de licornes qui y vivent. Au fil du récit, le lien va se faire de plus en plus étroit entre ces deux univers, jusqu’à l’ultime fusion…

  • un disque, Together through life de Bob Dylan

La voix est éraillée à la Tom Waits, la tonalité d’ensemble est nostalgique, Dylan avouant dans quelques titres ses regrets et ses manques, sa résignation sincère à ne pas toujours comprendre la vie, les femmes et le reste. “Beyond Here Lies Nothing” : au bout du tunnel, aucune “Heaven’s Door”, et d’ailleurs “Life Is Hard”. Dans Together Through Life, Dylan semble revenir faire un tour dans les bars à crooners enfumés du midwest …Qu’est-ce qui a changé depuis le temps? Qu’est ce qu’on a appris? Pas tout, et d’ailleurs à partir d’un certain âge, on n’attend plus vraiment de réponse, on n’aspire plus nécessairement à changer le monde, on se souvient et c’est bien comme ça. The Times haven’t been changin’ that much in years, “It’s hard to believe, but it’s all good…”

  • un hommage aux danseurs disparus… Pina bausch /Merce Cunningham
 Elle avait le regard bleu et incarnait la grâce. Elle était la chorégraphe qui a sans doute le plus marqué la seconde moitié du XXe siècle. Son influence et son aura ont même débordé le domaine de la danse. Dans le théâtre surtout, mais aussi les arts plastiques, et le cinéma où Fellini et Almodovar  lui ont directement rendu hommage dans des films. Pina Bausch est morte, mardi 30 juin 2009, à 68 ans. “C’est la fin d’un monde, confie Gérard Violette, ancien directeur du théâtre de la Ville. Lorsqu’elle venait saluer, elle connaissait une minute de bonheur. Sinon, c’était une femme douloureuse. Elle a influencé tout le monde, mais ne laisse aucun héritier.”

Surnommé l’“Einstein” de la danse, Merce Cunningham a bouleversé dès les années 1950 les codes du ballet : désormais le danseur ne se déplace plus en fonction du centre de la scène, il est lui-même un centre. “Au contraire du danseur classique, j’estime tous les mouvements possibles”, expliquait-il. Il a rencontré le musicien d’avant-garde John Cage, et ce sont 50 ans de collaboration entre les deux artistes dont les destinées personnelles et professionnelles sont restées liées jusqu’à la mort de Cage, en 1992. Engagé en 1939 comme soliste dans la compagnie de Martha Graham, pionnière de la “modern dance”, Cunningham  fonde en 1953 la Merce Cunningham Dance Company, au Black Mountain College, une communauté d’artistes de Caroline du Nord. Il rencontre des peintres, comme Jasper Johns qui devient son conseiller artistique en 1965, ou Robert Rauschenberg. Il travaille également avec Andy Warhol pour Rainforest (1968), Frank Stella ou le musicien David Tudor. Il est mort à 90 ans, le 26 juillet 2009.

 

Mesclun oxygénant

by Fritz, qui pourrait même aller jusqu’à l’hyper-ventilation… ah, le syndrome de Stendhal !                                        (cf recette du mesclun)

  • avec un livre décapant, Comment Proust peut changer votre vie, de Alain de Botton

De ” comment exprimer ses émotions ” à ” comment réussir ses souffrances “, en passant par ” comment perdre son temps “, ce livre étincelant nous convie à une relecture audacieuse, délicieusement érudite et drôle, de l’oeuvre de celui qui passa quatorze années de sa vie(dans son lit  ?) à écrire ” A la recherche du temps perdu “. Neuf savoureux petits chapitres où les mots et les pensées de Proust deviennent, sous la plume d’Alain de Botton, d’indispensables leçons de vie.


  • une Bande dessinée éclairante, L’homme qui marche, de Jirô Taniguchi

Les intenses flâneries d’un homme ou la saveur du moment présent : une bergeronnette, un étui de rouge à lèvres perdu par un groupe de lycéennes, l’achat d’un store en roseau, la réparation d’un perchoir à oiseaux. On peut comparer ces histoires à des haïku. Elles en ont la sobriété et la précision du trait. Chacune est une invitation à la contemplation, un éloge de la lenteur, l’offrande d’un petit moment de grâce.

  • Une performance troublante, des Etonnistes

Quatre auteurs issus du théâtre, de l’écriture, des arts chorégraphiques et visuels — Stéphanie Aubin, Christophe Huysman, Pascale Houbin et Pierre Meunier, ayant en commun la diversité de parcours artistiques qui joignent le geste à la parole — ont créé une performance visuelle et verbale qui plonge les spectateurs au coeur d’une expérience esthétique qui, précisément, interroge l’expérience esthétique.
Muni d’un casque, chaque spectateur est pris à témoin du conte d’un seul des acteurs, happé par ses mots, ses souvenirs sensibles, ses gestes passeurs de sens.
Chacun des Etonnistes pousse ainsi la confidence et dévoile, à sa manière, en puisant dans ses propres souvenirs, ce que nous sommes tous susceptibles de traverser au contact d’une oeuvre : trouble, effroi, éblouissement, étonnement, gratitude…
et démontre que l’art est aussi indispensable que l’eau ou la nourriture. Éprouver ce saisissement, cet effroi, ce trouble, ne serait-ce pas s’étonner, soudain, d’être en vie ? L’ensemble apparaît comme une chorégraphie, où se mêlent spectateurs et acteurs, et évoque une polyphonie sensation-nelle.

PS  Petite incursion étymologique : Etonner,  du latin ex-tonare, ébranler comme par un coup de tonnerre

Mesclun impitoyable

by Fritz ( ou dans la série profitons du printemps pour envisager quelques cruelles réalités ! Attention, âmes sensibles, s’abstenir…)   cf recette du mesclun

  • avec une BD,  Je voudrais me suicider, mais j’ai pas le temps, de Jean Teulé et Florence Cestac, qui met en images la vie à la fois tragique et burlesque de Charlie Schlingo, dessinateur 

Une épouse et son mari voulait une jolie petite fille à cajoler, ils ont eu un garçon tout vilain et tout cassé. L’enfant a grandi, tout cabossé, pour devenir l’improbable Charlie Schlingo,  auteur de bandes dessinées décérébrées, de blagues foireuses et de chansons branques, mort à 49 ans en 2005. Hommage et portrait sensible d’un poète déglingué, d’une vie incroyable entre tragédie et farce énorme, d’un époustouflant et très romanesque destin d’homme…

  • un livre de Jean-Pierre Martinet, Jérôme, aux Editions Finitude 

    Entre détracteurs enragés et admirateurs fascinés, Jérôme est de ces romans qui interdisent la modération.

    L’histoire est pourtant simple : obsédé par Polly, la jeune fille qu’il croit aimer, Jérôme Bauche se lance dans une quête hallucinée à travers une ville étrange, un peu Paris un peu Saint-Petersbourg. Tel Dante, il s’enfonce irrémédiablement vers l’enfer, et nous y entraîne avec lui. De gré ou de force.

    Depuis des années, Jérôme était devenu introuvable ( publié pour la première fois aux éditions du Sagittaire en 1978) et on ne parlait plus qu’à voix basse de ce livre monstre, de ce livre dans lequel Martinet rend hommage à ses maîtres, Dostoïevski, Joyce, Gombrowicz ou Céline… aujourd’hui, ce livre qui résonne comme un terrifiant éclat de rire, est de retour.

    et du même auteur, La grande vie,  un petit livre outrancier publié chez L’arbre vengeur

    « Je pensais souvent à ce cinéaste japonais, Ozu, qui avait fait graver ces simples mots sur sa tombe : “Néant”. Moi aussi je me promenais avec une telle épitaphe, mais de mon vivant. »

  • un film édifiant (un grand classique, mais toujours tragiquement d’actualité et qui mérite d’être visionné et re-visionné régulièrement comme exhausteur de lucidité) l’ïle aux fleurs
  • et pour finir les terribles (mais vraiment terribles) photographiesRequiem de  la rue de Morgue, de Tsurisaki Kiyotaka

Un peu de poésie, que diable !

by Fritz 


L’iGtb, en quelque sorte partenaire -sans l’avoir prémédité- de l’indispensable 

Printemps des poètes,  a accueilli, en ce vendredi 13 mars printanier en diable, un atelier d’écriture consacré au haïku

Lectures à haute voix d’abord (Anthologie de la poésie japonaise classique, Poésie Gallimard, Haïku, Fayard) pour se mettre en éveil, se rappeler le charme de ces textes courts disant en toute simplicité une certaine présence au monde, s’imprégner de leur fraîcheur. 

Puis plusieurs phases d’écriture, accompagnées de musique (Airs de jeux, Sept tableaux phoniques en hommage à Eric Satie…) ou s’inspirant librement de photographies de Catherine Lacuve  « D’étranges Choses », consacrées au renouvellement du regard sur les objets qui nous entourent.

Les poèmes nés de ces moments successifs,  parfois  drôles car il peut y avoir de l’humour, voire de la cocasserie, dans les haïkus (en quoi nous rejoignions de façon inattendue le thème  du Printemps des poètes cette année),  ont été ensuite écrits sur des papiers translucides et suspendus en un « rideau de printemps » aussi léger que cette saison. Un rideau qui ne ferme rien, mobile, fragile, accueillant à la lumière et à l’air.   

Un rideau ne se prenant pas au sérieux…

Caracole dans les cieux                                
Karaoké      
De carnaval                   
Son aigu si ténu
Qu’il se tait
Effrayé de lui-même
Toujours d’accord, l’air
Pour porter les notes
Non ?

Mesclun littéraire et désobéissant

by Fritz          (Voir la recette du mesclun ) 
avec… 
  • l’oeuvre d’un pochoiriste, Bansky, de son vrai nom Robin Gunningham… qui combine les techniques du graffiti et du pochoir pour faire passer ses messages, qui mêlent souvent politique, humour et poésie.   http://www.banksy.co.uk/

  • une initiative le 15 février dernier : la lecture publique de La princesse de Clèves devant le Panthéon ( mais aussi ailleurs en France) s’appuyant sur les arguments suivants… 

«  L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le  programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou  un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger  les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait  de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle !  » Nicolas  Sarkozy, 23 Février 2007, Lyon

« Il est toutefois significatif et  triste de voir un Président considérer un monde où l’on demanderait à la  guichetière ce qu’elle pense de La princesse de Clèves comme un repoussoir  absurde et Kafkaïen – alors que cela pourrait au contraire constituer la  visée inspiratrice d’un monde possible éminemment désirable »Yves  Citton, Lire, Interpréter, Actualiser. Pourquoi les études littéraires ?,  Paris, Editions Amsterdam, 2007, p.223.

Parce que nous désirons un  monde possible où nous pourrions, aussi, parler de La Princesse de Clèves,  de quelques autres textes, et pourquoi pas d’art et de cinéma avec nos  concitoyens quelle que soit la fonction qu’ils exercent,

Parce que  nous sommes persuadés que la lecture d’un texte littéraire prépare à  affronter le monde, professionnel ou personnel,

Parce que nous croyons  que sans la complexité, la réflexion et la culture, la démocratie est  morte, 

Parce que nous croyons que l’Université est et doit être le lieu  de la beauté et non de la performance, de la pensée et non de  la rentabilité, de la rencontre avec la différence – culturelle  ou historique, et non de la répétition du même,

Parce que nous  voulons témoigner de ce que notre métier d’étudiants et d’enseignants n’est  pas seulement de professionnaliser et d’être professionnalisés mais aussi  de lire et de donner à lire

Et aussi écouter une conférence-lecture, c’est un peu long mais absolument passionnant, de Christine Noille-Clauzade (spécialiste de la littérature du XVIIe siècle à l’Université Stendhal à Grenoble) sur le thème : Sarkozy et la princesse  De quoi la princesse est-elle le NON ?  http://w3.u-grenoble3.fr/lire/conferences/seminairelire/SeminaireNoille_Clauzade.WMA.mp3

ou en lire le texte intégral sarkozy-princesse-cleves.pdf

  • un fragment de texte de Pierre Bergounioux, extrait De la littérature et la marchandise, à la fois terrible et lumineux.

    Il est un peu tôt  pour inventorier les causes de l’immense bouleversement dont nous sommes les témoins et les protagonistes. Une chose est sûre, pourtant, dont on observe chaque jour et partout les effets. Un vieux pays, le nôtre, a embrassé sans trop se l’avouer, sans le publier, les axiomes du néo-libéralisme et en a tiré les conséquences pratiques. Cela veut dire que toute chose tend à être rapportée à sa seule valeur marchande et que les seules valeurs fixées par le marché tendent à déterminer, en retour, les conduites et les pensées. L’anthropologue américain Marshall Sahlins constatait, voilà une trentaine d’années, que “dans la culture occidentale l’économie est le lieu principal de la production symbolique. Des variétés d’objets manufacturés ont le pouvoir d’opérer, par la démarcation de leurs propriétaires individuels, une classification sociale.” C’est dans l’espace le plus apparemment étranger, le mieux fermé au travail productif en vue du profit - à l’école - qu’on en constate l’incidence la plus éclatante. Les enfants sont, par définition, sans passé, donc éminemment perméables à l’air du temps, aux suggestions du présent. La mutation s’est faite en une dizaine d’années. C’est une humanité d’une autre sorte qu’on observe à l’état naissant derrière les murs des collèges et des lycées. Conditionnés de la plante des pieds à la pointe des cheveux par les multinationales des fringues et de la bouffe, de la musique en boîte et de l’électronique, vecteurs de logos, de stigmates corporels, acquis au langage cynique, ordurier du sous-prolétariat intellectuel que les groupes financiers ont placé aux créneaux des médias, les innocents d’aujourd’hui construisent une identité autre, aliénée, à peu près entièrement réifiée. Ils confient à des “produits” le soin d’être et de parler pour eux. Et si la civilité - les schèmes  de comportement élaborés par la noblesse chevalière devenue courtisane, qui avaient infiltré l’ensemble de la société - a brutalement disparu, c’est que le marché est un champ de lutte où toute marchandise doit exhiber, à grands renforts de publicité, les propriétés qui en assureront l’écoulement. (…) La littérature française fut l’effort de cinq siècles pour porter au jour la nature des hommes et des choses dans une société fortement centralisée, longtemps dominante, géographiquement médiane et obstinément pré-capitaliste. C’est pour être restés à l’écart de l’échange généralisé, de l’évaluation strictement monétaire que les êtres, les objets, les heures se sont présentés comme autant de mystères enivrants ou terribles aux yeux de ceux qui tentaient d’en fixer les contours, d’en percer la teneur. La campagne désuète et charmante, les replis du coeur, les chambres de l’enfance, un cageot, un galet ne furent des énigmes qu’autant que la terre échappait à sa vérité nue, potentielle, de moyen de production, les sentiments aux “dures exigences du paiement comptant”, selon la formule de Marx, et au fétichisme de la marchandise, la vie à la finalité consumériste qui en épuise les propriétés. Lorsqu’on se regarde soi-même comme un agent économique pur, hédoniste et calculateur, dont les initiatives s’inscrivent dans l’espace global, abstrait, des biens et des services tarifés, la richesse infinie du monde extérieur et les profondeurs obscures, indéfinies de l’intériorité qui lui faisait écho, s’évanouissent du même coup.  

    lire l’article intégral en cliquant sur ce lien

    ttp://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/Revue_des_revues_200_1002AE.pdf